La sociologie comme elle se lit

Il était inévitable que je m'intéresse à la collection Sociorama des éditions Casterman : des enquêtes de sociologie transcrite en bd, franchement, que demande le peuple ? Surtout quand le peuple en question se trouve devoir enseigner la sociologie et est toujours à l'affût de toute forme de vulgarisation qui permet de s'adresser à un public de profanes. J'ai donc lu les deux premiers volumes : Chantier Interdit au Public, adaptation d'un ouvrage de Nicolas Jounin par Claire Braud et La Fabrique Pornographique, adaptation de l'enquête de Mathieu Trachman, Le Travail Pornographique, par Lisa Mandel. Au-delà de leur richesse pédagogique, ces ouvrages donnent une occasion unique de voir la sociologie au moment où elle se lit : les dessinatrices doivent effet proposer une traduction - Latour likes it - du texte sociologique non seulement en images, mais aussi dans un format relativement court, percutant et non-académique. Cette opération de vulgarisation soulève quelques questions - auxquelles je n'ai pas forcément la réponse - quant à la sociologie et à sa nature.


Avant tout chose, je voudrais souligner le point suivant : ces bd sont excellentes et j'ai pris un grand plaisir à les lire. Plus encore, j'en conseillerais vivement la lecture - je l'ai déjà fait, d'ailleurs - y compris à des personnes intéressées par la sociologie, je les utiliserais volontiers comme supports pédagogiques pour faire mes cours, et, pour l'une d'entre elle, j'en demanderais très probablement l'achat par le CDI du lycée où j'enseigne (l'autre non, parce que je sens que certains parents d'élèves pourraient avoir une réaction peu enthousiaste - nous vivons une époque frileuse). Si je commence ainsi, c'est parce que je ne voudrais pas que l'on pense que les remarques que je vais faire par la suite sont des critiques du travail des sociologues et moins encore des bédéistes. C'est plus à une réflexion sur les modes, forcement divers, de vulgarisation de la sociologie que je voudrais inviter, et non à une critique de ceux et celles qui se lancent dans cette aventure, toujours difficile mais toujours nécessaire.


Ach, l'humour, c'est l'une des choses que je préfère... Surtout quand il sert à dessiner et à renforcer les barrières racistes

Autre précision d'importance : je n'ai pas lu les ouvrages originaux de Nicolas Jounin et Mathieu Trachman. Je me trouve donc dans la position du profane qui, intéressé par les questions traités mais ne voulant pas s'infliger la lecture d'un ouvrage académique, préfère un ouvrage de vulgarisation pour savoir de quoi il retourne. A la différence que j'ai quand même une certaine pratique du style académique et sociologique et des débats qui ont cours dans les champs. Du coup, il ne s'agit pas pour moi de juger la qualité de la traduction d'un ouvrage particulier en bd, encore moins de la qualité des deux enquêtes en question au travers de leur passage sous une autre forme, mais plutôt de m'interroger sur mes attentes en tant que sociologue lorsque je lis une telle traduction, sur ce que l'on retrouve de l'écriture et de l'enquête sociologique, et de ce que l'on ne retrouve pas.

Le signe le plus fort de cette opération de traduction est sans doute la narrativisation : chacune des deux bd propose un récit, mettant en scène des personnages précis, et finalement en petit nombre, que l'on suit du début à la fin. D'un côté, le ferailleur débutant Hassan qui arrive sur un chantier où il retrouve son ami Souleymane, un coffreur en intérim qui espère obtenir une embauche définitive. De l'autre, le vigile Howard qui fait ses premiers pas dans le porno amateur puis sur un tournage professionnel en embarquant avec lui sa copine Betty. Cette mise en récit existe aussi dans les écrits académiques, mais sous une forme différente : il ne s'agit ni du "récit historique" que l'on trouve dans certaines enquêtes, où l'on raconte par exemple la mise en place de tel dispositif ou de telle réglementation, ni le "récit d'enquête" où le chercheur se met lui-même en scène dans sa découverte du terrain comme fil conducteur de son argumentation. Ici, pas de chercheur à l'horizon et le récit se veut moins "historique" que "représentatif" ou "illustratif" : on est invité à penser que c'est ainsi que les choses se passent sur les chantiers de construction ou sur un tournage de film pornographique.

Le rôle de la sociologie est alors de fournir une caution scientifique au récit qui va se dérouler : le "d'après une enquête de" qui figure sur la couverture joue un rôle semblable au "tiré d'une histoire vraie" dont s’enorgueillissent certaines affiches de films. A ce propos, il m'est difficile de ne pas penser au film Fargo des frères Coen qui s'ouvre sur la mention "ceci est une histoire vraie"... alors que tout y est fictif, et que les réalisateurs n'ont jamais été très clairs quant à ce qui les a inspiré. Mais Joel Coen a fait remarqué : "If an audience believes that something's based on a real event, it gives you permission to do things they might otherwise not accept" ("si le public pense que l'histoire est basé sur un évènement réel, cela vous donne la possibilité de faire des choses qu'autrement il n'accepterait pas"). Je ne doute pas, bien sûr, que le travail des auteurs, bédéistes et sociologues, soit empiriquement valable. Mais de la même façon que le "ceci est une histoire vraie" place le public dans un certain état d'esprit et l'invite à une certaine lecture du récit, la mention "d'après une enquête de" invite à une lecture différente. Les mêmes récits, sans cette caution, seraient lus différemment. Cette simple phrase transforme les héros de l'histoire en autant de symboles : Betty n'est pas juste une "débutante" qui se lance dans le porno, elle devient la débutante, le modèle du déroulement d'une carrière typique d'actrice pornographique ; Hassan n'est pas juste un ferrailleur, il représente toute une immigration maghrébine et populaire en proie à la précarité et à l'exploitation, et qui se confronte au mode du bâtiment et aux générations précédentes... Il en va de même pour les personnages secondaires : de Tania, l'actrice trentenaire qui essaye de se reconvertir sans grand succès dans la réalisation à Amadeo, le chef de chantier que la pression de la hiérarchie oblige à être un monstre. Tous deviennent, pour le lecteur et par la grâce de la caution sociologique, des archétypes dont les paroles, les gestes et les caractérisations prennent une portée générale.

C'est là le premier usage de la sociologie qui est fait dans ces deux bds, et il n'est pas sans soulever quelques questions. La narrativisation impose en effet que le message, y compris le message proprement sociologique, ne soit pas formulé directement mais au travers du récit. Plutôt que de formuler la spécificité du travail des ouvriers du bâtiment, Claire Braud fait dire à un de ses personnages : "on peut dire qu'une bonne partie de notre savoir-faire consiste à travailler en ne respectant pas les règles de sécurité... tout en assurant la cadence ! ...Et sans se faire choper" (p. 67). Le lecteur aguerri à la sociologie du travail lit entre les lignes les problématiques sur le travail prescrit et le travail effectif. Mais la question se pose du statut de cette parole mise dans la bouche d'un ouvrier : tous les ouvriers partagent-ils cette définition ? Constitue-t-elle une définition collective et partagée subjectivement du travail sur les chantiers ? Ou faut-il y voir un résultat sociologique décrivant les tensions et les contradictions de l'organisation générale du travail dans ces situations ? Je pencherais plus pour la dernière solution, mais la forme du récit ne permet pas d'introduire facilement d'indicateurs textuels ou graphiques permettant de savoir dans quel sens le lecteur doit pencher.

La lecture "exemplaire" que l'on envie de faire du récit pose ainsi la question de la mise en contexte sociologique manquante. Lorsque Lisa Mandel fait dire à un réalisateur porno "le terme 'réalisateur' ne convient pas pour ce que l'on fait [...]. En fait, pour résumer notre métier, on se contente simplement, et ça n'a pas d'autre prétention, de mettre en images les fantasmes des gens" (p. 44-48), tous les réalisateurs sont-ils d'accord ? N'y a-t-il pas des réalisateurs qui investissent leur travail de questions politiques, éthiques, esthétiques ou autre ? S'agit-il de l'idéologie professionnelle dominante ? De la position modale ? Ou d'un régime de justification que les réalisateurs peuvent être amenés à mobiliser dans certaines interactions ? Mathieu Trachman donne certainement la réponse - ou effectue à tout le moins un choix théorique quant à la façon de traiter un tel discours. Le texte sociologique "classique" permet - et même, normalement, commande - de dire quelle est la représentativité des données, comment on la construit, comment on l'a fait joué. Mais le cadre du récit, surtout court, ne permet pas de traiter cette question, et, en même temps, suggère une réponse : celle de prendre le propos d'un réalisateur - peut-être un extrait d'entretien ? - pour argent comptant. La question qui se pose est ici celle de la représentativité du récit : comment peut-on garantir au lecteur la fidélité de ce que l'on raconte à la réalité que l'on entend travailler ? Comment dire, uniquement par les moyens de la narration, que tel personnage ou tel propos est vraiment représentatif ? Ce n'est certainement pas impossible, mais il y a des moyens discursifs à mobiliser, ou à inventer.

Le problème s'approfondit encore dans des cas où le lecteur peut avoir envie de soulever cette question de la représentativité alors que ce n'est pas elle qui est en jeu. Claire Braud met ainsi en scène un chef de chantier, Amadeo, étendu sur un divan et expliquant les exigences de son métier : il dit combien il regrette de devoir être "pas très sympathique", de "gueuler tout le temps", "d'instaurer un climat un peu de terreur", en ajoutant "c'est un pouvoir que l'on devrait pas avoir... parce que l’intérimaire... il a faim...". Le patron de sa PME sous-traitante le rejoint alors sur le divan, conscient de la fragilité des intérimaires mais soulignant que "le seul critère valable pour les grandes entreprises [c'est] le prix le plus bas" (p. 78-80). Bref, des personnages conscients de la souffrance et de l'injustice de la situation mais désarmée face à elle. On pourrait se demander : "est-ce représentatif ? Tous les chefs de chantiers, tous les sous-traitants, tous les patrons sont-ils conscients de ce problème ? N'ont-ils que de bonnes intentions qu'ils ne peuvent réaliser à cause d'un système qui les dépasse ?". Sans doute pas. Mais, en fait, cela n'a guère d'importance : cet extrait d'entretien - je suppose que c'en est un - nous permet de comprendre qu'il n'y a nul besoin de méchanceté ou de mépris pour les intérimaires chez ceux qui les emploient et les encadrent pour que leurs conditions soient si dures. Cela permet de rejeter certaines explications trop évidentes, et de recadrer le propos à un niveau plus élevé : celui des mécanismes, notamment organisationnels, qui produisent la précarité des intérimaires. Cela pourrait être explicité dans un texte sociologique "classique". Dans une narration, le risque existe que le lecteur passe à côté, occupé à savoir si tous les chefs de chantiers sont vraiment sympas au fond.


La demande : s'agit-il d'un compte-rendu de la façon dont elle évolue ou de la façon dont les acteurs la perçoivent ?

Les deux auteures prennent cependant quelques libertés avec les formes les plus classiques du récit précisément pour essayer de rendre compte de certaines spécificités du discours sociologiques. Lisa Mandel intercale ainsi un monologue d'une actrice pornographique qui s'emploie à réfuter ce qu'un acteur vient tout juste de dire, à savoir que si les femmes deviennent actrices, c'est que "souvent la fille, tu vois, elle a subit des trucs, des viols, des abus" (p. 26). Ce monologue débouche sur une page où l'actrice se trouve au-devant d'un groupe de femmes de tous âge et conditions et rappelle les résultats d'une enquête de l'Ined et l'Inserm en 2008 qui montre, entre autres rappels, que "16% des femmes ont subit des rapports sexuels forcés ou des tentatives de rapports sexuels forcés au cours de leur vie, 59% d'entre elles ont subi ces faits avant 18 ans" (p. 32). Le dessin se fait ici plus symboliques et le texte, même placé dans des bulles, ne ressemble plus ni à un dialogue ni à un extrait d'entretien, mais à un texte scientifique bien plus classique. Le récit précédent - deux acteurs pornos discutant entre eux des actrices - sert alors à amener ce moment en soulignant le sexisme inhérent aux explications spontanées. La narration permet alors de donner une force de conviction plus grande à des résultats quantitatifs qui, lu dans un texte "classique", auraient peut-être eu moins d'impact sur le lecteur. Le fait que certains évènements arrivent à des personnages auxquels on s'est attaché les rend d'autant plus dérangeant. C'est notamment le cas lorsque l'on voit une actrice forcée d'accepter une pratique sexuelle par un réalisateur qui lui crie dessus et menace de changer son contrat... plus encore lorsque ce même réalisateur décide à la dernière minute de rajouter une scène au film avec la dite actrice, scène dans laquelle il jouera, parce qu'il "aime pas payer les gens pour rien" (p. 154)... la différence avec le viol devient alors pour le moins problématique, et cette question n'interrogerait pas de la même façon le lecteur par un simple compte-rendu sociologique. De la même façon qu'un récit factuel sur la pêche à la baleine ne remplacera jamais Moby Dick.


Rupture de la narration pour faire passer un propos proprement sociologique.

Claire Braud use d'un dispositif différent en intercalant, au sein de son récit, des sortes d'interviews de certains acteurs : responsable d'agence d'intérim, médecin du travail, chef de chantier... Ceux-ci apparaissent sur leur lieu de travail ou sur un divan, et semblent s'adresser directement au lecteur/intervieweur, comme ils le feraient dans un documentaire filmé. On est plus proche, alors, des extraits d'entretiens que peut mobiliser le sociologue dans le corps de son texte. Et ils sont utilisés, finalement, dans une perspective proche : ils suscitent de l'empathie ou au contraire de l'antipathie, de la colère et de l'indignation chez le lecteur. Lorsqu'une responsable d'agence d'intérim dit "des Maghrébins en manœuvre, y'en a quelques-uns. Moi, j'en prends pas [...]. Ce sont des gens qui veulent pas faire grand-chose et qui veulent gagner beaucoup d'argent. [...] N'étant pas raciste, hein, mais il y a des races que je prends pas. Les Turcs par exemple, je n'en prends pas. C'est pas une question de racisme, mais je les connais trop bien, quoi", le lecteur a toutes les chances de se sentir bien légitimement choqué. Ces extraits servent ainsi ce qui apparaît comme le propos central de l'ouvrage : la dénonciation de la situation plus que précaire des intérimaires, de leur exploitation, de leur souffrance. Je ne doute pas que l'ouvrage de Nicolas Jounin peut se lire également pour une telle dénonciation, mais la bande-dessinnée permet ici, par la narration et l'adoption par endroit de la forme familière du documentaire, de donner à celle-ci une force toute particulière. On ressort de la lecture proprement révolté.


"Je suis pas raciste, mais..." ça a quand même des conséquences

Ainsi, ces ouvrages tirent du côté de l'enquête sociale, que ce soit sur les chantiers de construction ou sur les tournages pornographiques, avec toute la portée critique que celle-ci peut avoir. Ils rendent compte d'un lieu, d'un espace, d'une activité, ils dévoilent des choses que l'on n'a pas l'habitude de voir, et ils nous apprennent ce qui s'y passe. Le sociologue apparaît alors, selon la formule de Robert E. Park, comme "un journaliste avec du temps" - de façon intéressante, Park était journaliste avant de devenir le fondateur de la première école de Chicago. Cette mise en scène de l'enquête sociologique n'est d'ailleurs pas exclusive à la forme bd : c'est finalement proche de ce que remarquait Gérard Mauger à propos de l'ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Il notait alors :

Cette mise en forme littéraire de « thèses » sociologiques répond sans doute à des fins de pédagogie politique : il s’agit, en effet, de dévoiler pour un public aussi large que possible l’« envers » – « la minorité du meilleur », comme disent Elias et Scotson – de ce que donnent à voir la plupart des mises en scène de « la banlieue » et, plus spécifiquement, des « jeunes de banlieue » souvent réduits au personnage médiatique de « la caillera » (« la minorité du pire »).

L'ouvrage de Stéphane Beaud, 80% au bac... et après ? (sans doute l'un de mes bouquins préférés, soit dit en passant) emprunte aussi pour partie à cette stratégie de présentation, en mettant en scène et en travaillant sociologiquement la relation d'un petit groupe d'enquêtés au chercheur, qui agit aussi comme leur ami. Plus loin dans le temps, le très classique et toujours très recommandable Street Corner Society de William Foote Whyte, avec ses longs récits de partie de bowling et des relations tendues entre les "gars de la rue" et les "gars de la fac", souligne que l'on s'inscrit là dans une tradition loin d'être illégitime.

Pourtant, cette stratégie de narrativisation se paye d'un coût : celle de l'effacement d'une partie de ce qui fait le propre de la sociologie et du travail du sociologue. A la p. 4 de La Fabrique Pornographique, on trouve une présentation de l'ouvrage qui se termine ainsi :

Le scénario original et le trait mordant de Lisa Mandel poursuivent [l'approche de Mathieu Trachman], ni dénonciatrice, ni complaisante. L'analyse du travail pornographique, loin du voyeurisme, offre un éclairage singulier sur les logiques capitalistes de la commercialisation du sexe et de la production des différences de genre.

Mais dans le cours du récit, on ne rencontrera nulle part les notions de "logiques capitalistes" (et donc de ce qu'est le capitalisme, de comment le récit se situe par rapport à lui), de "commercialisation" (qu'est-ce qui est vendu exactement ? que désigne ce processus ?) ou même de différences de genre... Du moins pas de façon explicite, directe. La question de la façon dont l'étude de la pornographie peut, par exemple, conduire à mieux saisir la façon dont nous appréhendons les différences entre hommes et femmes, les enjeux mêmes de la notion de genre, ce qu'elle éclaire des faits présentés et comment elle en change la perception n'est pas abordé, puisque le cadre du récit ne le permet pas. De même, si l'ouvrage de Claire Braud met en scène des personnages clairement racistes et montrent même la constitution de groupes raciaux au sein des chantiers (les manœuvres sont tous des Noirs, les Arabes sont ferrailleurs, les Français et les Portugais sont chefs...), il ne peut ni mobiliser ni interroger la notion de "race" en sociologie, la façon dont ces catégories sont produites, etc. Ce sont en fait les notions sociologiques qui ne sont pas reprises dans le cadre de ces récits. Or, ces notions produisent des effets de connaissances non-négligeables : parler, ici, de "genre" ou de "race" transforme la lecture que l'on peut avoir de ce qui est rapporté. Ces termes autorisent aussi à faire le lien avec d'autres domaines, d'autres terrains, d'autres champs que ceux qui sont explicitement étudiés : ils permettent de désingulariser ce que le récit singularise. Le porno n'est pas le seul lieu où il y a des inégalités de genre, et la façon dont elles y sont construites, notamment au travers des carrières - encore une notion sociologique qui a des effets de connaissances - n'est pas forcément si différent de ce qui se passe ailleurs... ou, lorsque c'est différent, cela nous permet de mieux comprendre l'ensemble de la formation de ces inégalités. De même, les opinions racistes ne sont pas propres au secteur du bâtiment, qu'elles y prennent une force particulière et explicite, qu'elles y aient des conséquences incontestables interroge bien au-delà de ce seul secteur. C'est là un apport important de la sociologie, et le moment où elle se distingue de l'enquête sociale strictement dites. Ces notions et la façon dont elles s'inscrivent dans des champs de recherches sont ce qui fait que la sociologie est une activité bien plus collective qu'individuel : chacun apporte un élément qui, mis en relation avec le travail des autres, permet de faire avancer, bon an mal an, le shimlblick. La science quoi.

Différentes carrières, en fonction de différentes ressources, dont le genre

On perd aussi autre chose à la narrativisation : la présentation des conditions de l'enquête, jusqu'à dans ses dimensions les plus simples, comme le nombre de personnes interrogées, les dates des observations, etc. L'effacement de la personne du sociologue en tant que chercheur signifie aussi l'effacement de l'enquête comme acte. Le lecteur est donc invité à croire le scientifique sur parole. C'est un problème pédagogique ancien : faut-il présenter les résultats de la science - la "science froide" - ou faut-il au contraire montrer la science en train de se faire - la "science chaude" ? Les enseignants se confrontent souvent à ce problème, et ce dans toutes les disciplines. Il n'y a sans doute pas de réponses tranchées, et je gage que beaucoup d'enseignants font parfois l'un, parfois l'autre, en fonction des moments, des savoirs à enseigner ou des publics. Le choix des auteurs s'est ici clairement porté sur la première solution.

L'autre stratégie est-elle possible en bande-dessinée ? Il me semble que oui. C'est ce que font notamment LM et NOP sur leur blog Emile, on bande ? - enfin, c'est ce qu'ils font quand ils mettent à jour (oui, j'aime bien mettre la pression aux gens pour qu'ils nourrissent leurs blogs... Hein ? Quoi ? Mon rythme de publication ? Je vous entends très mal, je blogue sous un tunnel). Dans la traduction en bd de son mémoire sur les maisons de retraites, on trouve bien NOP en tant que personnage qui présente son travail, les conditions de son enquête et ses résultats. Idem dans la présentation de sa thèse en cours sur les auteurs de bd. Cela permet non seulement de parler de l'enquête en tant que telle, mais aussi d'introduire notions, cadres théoriques, et autres éléments bibliographiques qui font le sel de la vie d'un sociologue, et son apport propre au débat.

Deux façons de vulgariser la sociologie donc. Comme je le disais au début de ce billet, je ne suis pas sûr de savoir laquelle est la meilleure, ni même s'il y en a une meilleure. Elles mettent par contre en jeu des représentations différentes du métier de sociologue et de ce qui fait le propre de son apport. Tirer la sociologie vers l'enquête sociale par le biais de la narrativisation a une incontestable efficacité pratique, mais a aussi un prix. Que ce soit cette lecture de la sociologie qui ait été sélectionné pour une collection de bd vulgarisant la sociologie dit peut-être quelque chose des attentes vis-à-vis des chercheurs... ou, tout au moins, de la façon dont on peut être lu. Reste que tous les travaux de sociologie ne sont pas, du coup, également susceptible de recevoir une telle publicité : les enquêtes quantitatives sont, par exemple, plus difficiles à transformer en récit - même si ce n'est pas impossible. Idem pour ceux qui ont moins prétention à dévoiler des scènes sociales habituellement dissimulées au yeux du public. Reste à savoir quels effets exercent la diffusion de la sociologie sur sa pratique.

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[Invité] Requiem pour un débat

Vous vous souvenez de Alex Mahoudeau à qui je faisais de la publicité en échange de cookies récemment ? Mais si : ce sémillant twittos (sous le pseudonyme transparent de @CobbleAndFrame) et blogueur (dans la langue de Terry Pratchett) qui aime la géographie, les mouvements sociaux et le Proche-Orient. Bon, et bien, il avait des choses à dire en français à propos des réactions à une certaine tribune de l'écrivain algérien Kamel Daoud. Et du coup, il va le faire ici, là, ci-dessous, en exclusivité mondiale, sur Une heure de peine. C'est le deuxième invité que je reçois en ces murs numériques après Clément Salviani en 2014. Et j'en suis vachement content. Donc bonne lecture, et, comme la dernière fois, attention, vous risquez d'apprendre des trucs.
(Remarque : Alex m'a laissé m'occuper des illustrations. Il n'aurait peut-être pas dû.)


Introït
« Ca c’est pas une farce. C’est une corde.
Dépêche-toi de passer la tête là-dedans, Tuco. »
L’histoire est typique et, si elle n’avait été si caricaturale, ne révélerait absolument rien. Les faits qui l’ont causée, eux, méritent une pleine et entière attention. Le 31 décembre 2015, à l’occasion des célébrations du Réveillon, une foule d’hommes se rend coupable d’agressions de masse envers des femmes présentes sur la place publique à proximité de la gare de Cologne. Les chiffres diffusés depuis (1088 plaintes au 17 février 2016, 1049 victimes, et une estimation du nombre d’agresseurs tournant aux alentours de 1500 sur l’ensemble de l’Allemagne ce soir-là) sont absolument accablants. Pour trois raisons, je ne reviendrai pas ici sur ces phénomènes, leurs explications, leurs contextes, et les analyses qui peuvent en être faites. En premier lieu, en tant qu’auteur de ce texte, j’admets volontiers une incompétence totale en matière d’analyse des violences faites aux femmes, que ce soit dans le dit « monde arabo-musulman », à l’extérieur de cet espace, ou de façon générale ; il n’y aurait aucune valeur de ma part à écrire sur ce sujet, et nul doute que des spécialistes disent d’ores et déjà des choses plus intéressantes que les quelques notions que j’ai pu retirer de lectures éparses (sur le phénomène dans le dit « monde arabe et musulman » on lira ceci, ceci, ceci, ceci, ceci ou encore ceci, par exemple). En deuxième lieu, je suis de l’avis qu’il n’est pour le moment pas possible aux sciences sociales de dire grand-chose d’événements dont la justice elle-même dit qu’elle n’a pas encore fini de travailler dessus. Il se passera des mois avant que le travail judiciaire d’identification des coupables, des victimes, des faits, et des réseaux ne se termine, et plus longtemps encore avant que les sciences sociales n’aient produit de données valables sur cet événement précis. Enfin, je fais le choix de parler de cet événement par les polémiques qu’il a engagées. On jugera probablement ce choix dérisoire, au vu des crimes et des souffrances engagés, je ne le nie pas : tout le bruit décrit plus bas n’a qu’une importance mineure face au réel fléau que constituent les violences faites aux femmes, où qu’elles aient lieu, et quels qu’en soient les auteurs. Ayant d’ores et déjà concédé mon incompétence sur ce sujet, je peux néanmoins renvoyer les personnes souhaitant se documenter sur ce sujet véritablement grave aux nombreux travaux et mouvements, associatifs comme sociaux, qui s’en préoccupent directement et de façon plus compétente que moi-même (toujours sur le « monde arabe et musulman », on trouvera dans les références de cette note une bibliographie indicative, on pourra également s’intéresser à l’organisation HarassMap et en tant qu’auteur de ce papier je ne saurais que trop inviter les personnes compétentes à se prononcer sur les lectures valables).

S’ils ne sont pas commensurables au dit fléau social, les débats engagés autour de la désespérante affaire de Cologne peuvent nous inciter à garder dressée une oreille attentive, sinon effrayée. En effet ces événements et le choc qu’ils induisent, début 2016, conduisent à un débat européen intense et violent, lequel semble ne pas vouloir s’éteindre tout à fait. En France, ce débat se focalise autour d’une tribune, « Cologne, lieu de fantasmes », publiée un mois plus tard dans les pages du journal Le Monde par l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud. Celui-ci voit en Cologne un « lieu de fantasmes » et la confrontation d’une Europe accueillant en bonne volonté des réfugiés chassés par la guerre à une réalité culturelle irréductible : « Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme ». De cette « réalité culturelle », l’auteur nous dit qu’elle consiste en un « monde d’Allah » qui hait la femme du fait d’un « rapport maladif » à la vie, et, se trouvant confronté à la situation contraire d’un Occident qui, culturellement toujours, louerait les femmes, pousse les réfugiés dont il est question à vouloir les « réduire à [leur] possession » par souci de consommer la liberté dont elles seraient le symbole. Solution, pour l’auteur, « guérir » les réfugiés de leur rapport « malade » au monde.

Cette pathologie culturelle n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Onze jours plus tard, dans le même journal, une réponse intitulée « Nuit de Cologne : ‘Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés’ » tient lieu de réponse, publiée par un collectif de chercheurs et chercheuses en sciences sociales, tous spécialisés sur le Proche et le Moyen-Orient, et issus de diverses disciplines. Trois critiques sont adressées au texte de Daoud. premièrement, celui-ci participerait d’une essentialisation du monde musulman, selon laquelle « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres [peut être réduit] à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion » ; deuxièmement, Kamel Daoud, en réduisant des individus à leur simple religion – supposée – leur nierait tout simplement la condition d’êtres humains en leur refusant la possibilité d’être des créatures marquées par une certaine diversité : « il impute la responsabilité des violences sexuelles à des individus jugés déviants, tout en refusant à ces individus la moindre autonomie, puisque leurs actes sont entièrement déterminés par la religion » (en effet Daoud soutient cette thèse en expliquant que les « raisons réelles » qu’il prétend présenter échappent aux auteurs des actes, et que l’agresseur selon lui « n’a vu qu’un divertissement, un excès d’une nuit de fête et d’alcool peut-être » dans ce qui était en fait une attaque à « l’essence » de l’Europe) ; troisièmement, Daoud entre dans un rapport disciplinaire et correctif des humains : « Culturellement inadaptés et psychologiquement déviants, les réfugiés doivent avant toute chose être rééduqués. Selon lui, il faut « offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer ». C’est ainsi bien un projet disciplinaire, aux visées à la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes ». Il ne leur en faut guère plus pour conclure que le texte de Daoud correspond à une logique paternaliste, et repose sur les clichés culturalistes, racialistes, et islamophobes qui ont accompagné par le passé et accompagnent encore une entreprise de discipline au cœur de la logique coloniale.

La mécanique décrite par les auteurs de la « contre-tribune » n’est pas nouvelle et a trouvé en Michel Foucault son descripteur le plus rigoureux concernant le temps long pour ce qui est de l’Europe. On se souviendra notamment du premier tome de son essai Histoire de la sexualité, dans lequel l’auteur décrit dans le détail le développement historique d’un regard scientifique, clinique, systématique sur les « déviances », accompagné d’un silence portant sur le sexe « légitime » (procréateur, marié, hétérosexuel, et monogame). Ainsi Foucault met-il en scène l’explosion des discours sur la sexualité non pas comme des processus de libération, mais bien de contrôle : l’homosexualité – entre autres – ne sera bien réprimée que parce qu’elle est bien nommée, bien disséquée, bien analysée. Ce thème reste prégnant dans l’œuvre de l’auteur. La « volonté de savoir » (et la volonté de ne pas savoir) accompagnent des mécanismes qui prétendent corriger et « redresser » les corps et les esprits : « Les disciplines du corps et les régulations de la population constituent les deux pôles autour desquels s'est déployée l'organisation du pouvoir sur la vie. La mise en place au cours de l'âge classique de cette grande technologie à double face – anatomique et biologique, individualisante et spécifiante, tournée vers les performances du corps et regardant vers les processus de la vie - caractérise un pouvoir dont la plus haute fonction désormais n'est peut-être plus de tuer mais d’investir la vie de part en part ». Foucault mit à jour cette biopolitique – puisque c’est d’elle qu’il s’agit – dans d’autres essais, dont le plus célèbre reste à ce jour Surveiller et Punir, qui faisait état du même basculement d’un pouvoir qui mettait en scène la mort à un pouvoir qui met en scène la connaissance et le « redressement » de la vie (ici, il ne s’agit plus de sexualité mais de crime). Ce même raisonnement, pour ce qui concerne le rapport au sud et à l’est de la Méditerranée, a connu sa meilleure application dans L’Orientalisme, l’essai d’Edward Saïd qui fait état de cette même « volonté de savoir » comme d’un processus transnational qui produit en même temps qu’il l’analyse la différence entre « Orient » et « Occident », préparant le premier à la colonisation par le second. Contrairement à ce que l’on penserait spontanément, Saïd nous explique que les productions artistiques, scientifiques, intellectuelles de l’orientalisme ne sont pas un effet, mais en partie la cause, de la colonisation : « Dire que l’orientalisme a été une rationalisation des codes coloniaux revient à ignorer la dimension dans laquelle les codes coloniaux étaient en fait justifiés en avance par l’orientalisme ». Cette observation, du reste, a été de longue date acceptée dans l’aggiornamento de l’anthropologie, ex-science coloniale devenue science anti-, puis post-coloniale dans la seconde moitié du XXe siècle. L’un des textes les plus limpides qu’il m’ait été donné de lire à ce sujet reste l’article de Benoît De L’Estoile, « Au nom des ‘vrais Africains’ », qui insistait sur le fait que « dans la perspective victorienne de la colonisation, l'anthropologie, dans ses différentes variantes évolutionnistes, avait une grande importance en tant que cadre d'interprétation de la marche de l'humanité vers le progrès, mais un rôle relativement mineur dans la conduite des affaires coloniales : dans la mesure où il s'agissait avant tout de civiliser des indigènes définis par leur sauvagerie, c'est-à-dire leur absence de civilisation, une étude approfondie de leurs coutumes apparaissait certes comme intéressante en tant que contribution à la connaissance scientifique de l'homme primitif, ou pour porter témoignage de l'état déplorable dont la colonisation avait tiré les indigènes, mais comme ayant finalement peu de conséquences pratiques, sinon pour connaître les ‘préjugés’ auxquels devaient faire face missionnaires, administrateurs ou colons ». Le savoir a des enjeux politiques, et les discours relevant du disciplinaire – qui est l’un des traits caractéristiques du « gouvernement humanitaire » décrit par Michel Agier – reposent toujours sur une sincère inspection des âmes.

Pourquoi un tel détour par « l’enculage de mouches » académique pour évoquer deux tribunes parues dans le journal Le Monde ? Pour insister sur le fait que la seconde tribune, quoiqu’on en pense (me concernant, beaucoup de bien, donc) ne tombe pas du ciel : elle repose sur près d’un siècle et demi d’expérience intellectuelle et de réflexion critique sur les tenants et aboutissants des sciences sociales. Cette critique faite par des chercheurs a pu sembler sèche, pompeuse, ou promouvant un débat aride de toute sensibilité, caché derrière des procédures ennuyeuses de vérification, de sourçage, et de longues péroraisons théoriques. Il reste qu’elle est parfaitement exacte dans ce qu’elle prétendait faire : présenter la tribune de Kamel Daoud comme une prise de position politique et pas une analyse objective des faits (du reste impossible), et lui répondre à ce titre, en soulignant qu’elle reposait sur un certain nombre de mauvaises conceptions, qu’il est possible de parler des faits réels de façon engagée sans s’emporter à la divagation. Si l’affaire s’était arrêtée là, il ne vaudrait pas la peine de consacrer même un instant à y penser : des « affaires » de ce type, la France en voit quotidiennement, à toute échelle, et dans toutes les arènes. Il ne se passe presque pas un jour sans qu’une tribune, une polémique, une intervention quelconque et la réponse qu’elle engage ne conduise à un échange de ce type. Cette forme complètement normalisée, qui existe également dans le monde scientifique qui avance en partie par controverses, est le quotidien d’une société qui va relativement bien, se pose des questions et se paie même le luxe d’avoir plusieurs réponses à leur apporter. Ce n’est évidemment pas ce qu’il s’est passé. Pourquoi ?
Dies Irae : De bien méchants chercheurs
« J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses
et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé. »

Parmi les nombreuses chroniques et tribunes publiées pour en venir au soutien de Daoud – j’ai pour ma part abandonné tout projet de les compter face à la véritable inondation qu’elles constituaient – un consensus semble se dégager rapidement : l’auteur est victime non seulement d’une contradiction, mais à proprement parler d’une tentative de censure venant d’un « quarteron de chercheurs » qui « trépignent » à l’idée que ses idées soient énoncées (pour reprendre l’expression d’Aude Lancelin dans L’Obs). Cette affaire serait donc une énième tentative de silenciation de bien méchants chercheurs qui n’acceptent pas qu’un homme non-oint par le sérail s’exprime. Le Premier ministre lui-même ne le dit-il pas, dans un post publié sur Facebook, « Au lieu d’éclairer, de nuancer, de critiquer – avec cette juste distance que réclame pourtant le travail du chercheur –, ils condamnent de manière péremptoire, refusent le débat et ferment la porte à toute discussion ». Pire encore, la journaliste Fawzia Zouari – et avec elles, d’autres grands esprits tels Brice Couturier, Michel Onfray, et autres – voit dans cette tribune la reproduction, en miroir, de la fatwa qui a été énoncée contre Daoud par un certain monsieur Zeraoui en 2014 (rappelons que la justice de l’Algérie ne l’a pas entendu de cette oreille et a – fort heureusement – condamné récemment monsieur Zeraoui à 3 mois de prison ferme et à une amende pour cet appel au meurtre). Pour Brice Couturier, cette tribune témoigne de la malveillance de « ceux qui relaient, ici, les fatwas prononcées là-bas ». On pourrait – et devrait – être choqués de l’outrecuidance consistant à comparer une bien innocente tribune dont le propos consiste à dire à un confrère ayant fait profession du travail intellectuel qu’il s’est trompé avec l’appel au meurtre de ce même confrère. Il y a là un parallèle dont on serait bien curieux de connaître les possibles généralisations : parce qu’une personne est haïe par des gens détestables, est-il dès lors interdit de ne pas acquiescer sans y penser à deux fois à ses propos ? Faut-il vérifier, avant que de dénoncer comme critiquable un propos qui nous semble l’être, si par malheur son énonciateur n’est pas sous le coup d’une menace où que ce soit ? Il semble que oui, selon Brice Couturier, qui ricane : « Il est bien plaisant de voir des gens installés dans la recherche et l’université françaises accuser un écrivain algérien menacé de mort ». Peu de gens, selon ce modèle, auraient vocation à s’exprimer dans l’espace public. Il semble également que cette idée ne soit pas pour plaire au principal intéressé qui, dans une interview suivant le début de l’« affaire », a exprimé sa méfiance à l’idée de se présenter et d’être présenté comme un intellectuel en danger, et de s’octroyer à ce titre une sorte de statut prophétique interdisant toute remise en cause.

Intellectuel libre agressé par un universitaire médiocre (2016)
Mais allons plus loin, et énonçons un truisme. Il s’agit donc apparemment d’une question de liberté d’expression, ainsi que les expressions de « censure », de « réduction au silence », de « rappel à l’ordre ». C’est d’ailleurs ce qu’en dit, dans l’émission Dimanche et Après du 6 mars 2016, l’islamologue Ghaleb Bencheikh : « [S]a tribune, intellectuellement, est discutable. Mais ce dont il s’agit, au juste, c’est d’abord la liberté d’expression, et de conscience. Et il a le droit total, absolu, de dire ce qu’il a envie de dire, et sans qu’on lui cherche noise. Et cette liberté-là n’a pas à être bordée, assujettie, à des restrictions qui invalident le début de la phrase du genre ‘Oui, on est pour la liberté d’expression, mais…’ ». Olivia Gesbert, qui anime avec acuité ce rendez-vous hebdomadaire, ne manque pas de lui faire remarquer que cette liberté existe également concernant la contradiction des propos de monsieur Daoud. Car il existe, n’en déplaise aux amateurs de phrases toutes faites, une contrepartie à cette liberté d’expression. Nous sommes pour la liberté d’expression, mais elle implique la liberté d’expression d’autrui, y compris celle consistant à dire que quelqu’un a dit une ânerie, et de dire tout le mal qu’on en pense, dans les termes et les formes qui nous plaisent (et bien entendu dans les limites de la légalité), et ce – n’en déplaise aux tristes sires – même si l’on se trompe soi-même en énonçant cette contradiction. S’exprimer en public implique le risque, sans cesse renouvelé, de se voir corriger, sans lequel il n’est pas de débat démocratique possible. Du reste, il n’est pas possible d’entendre parler de question de liberté d’expression sans constater, avec une certaine ironie, le déséquilibre patent de cette anecdote. Face à l’unique tribune des chercheurs en question, il y a depuis trois mois un véritable tir de barrage « volant à la défense » de Kamel Daoud. La résistance a embarqué les grandes plumes de la presse, de l’éditoriat, jusqu’au chef du gouvernement, si bien qu’on est en peine de trouver un seul écrivain ou journaliste qui ne se soit dressé face aux hordes s’attaquant à Kamel Daoud au travers d’une seule et unique tribune (deux, si l’on y ajoute la postface justement excédée de Thomas Serres publiée sur Article11, qui remettait un peu les pendules à l’heure en se demandant où était la violence, entre cette tribune et les dizaines de réponses qui avaient discrédité ses auteurs comme des médiocres, des minables, des obscurs auteurs qui n’avaient pas vocation à se comparer au grand homme qu’ils osaient attaquer). La « défense de Kamel Daoud », si elle porte un nom, semble être celle d’un formidable conformisme n’acceptant pas la discussion plus que d’une croisade pour la liberté d’expression ou contre les pensées extrêmes. Là encore, on y reviendra, ce phénomène ne mériterait pas une minute de notre peine s’il se limitait à cela.
Ce que cache cette « défense », c’est pour partie la progressive dégradation du statut de la recherche et de ceux et celles qui la font, notamment en sciences sociales, dans le débat public. Il est admirable que l’on ne soit plus à l’époque où un bien malencontreux reporter télévisé appelait Gaston Bachelard « maître » avec déférence, attendant que la science et la sagesse lui « tombent dessus » de la hauteur du fabuleux philosophe. Il est bien plus inquiétant de voir que cette admiration complètement acritique a cédé le pas à des réactions stéréotypées, relevant du réflexe, face à toute personne faisant acte de science sociale. Jugeons sur pièce. La réaction de Fawzia Zouari est peut-être la plus virulente à ce propos et mérite d’être lue : « Il existe, en France, une élite de gauche qui entend fixer les critères de la bonne analyse et qui veut faire de nous les otages d’un contexte français traumatisé par la peur de l’accusation d’islamophobie. Une peur qui pétrifie nombre d’élus, d’écrivains, de journalistes et de féministes, quand elle ne les amène pas à défendre les niqabs et les prières de rues, à excuser les violences dans les cités et les propos de gamins qui clament, avec fierté, ‘Je ne suis pas Charlie’. La même élite qui s’essaie à l’exégèse coranique et cherche la bénédiction de religieux devenus ses principaux interlocuteurs, aux dépens des musulmans laïques réfractaires au rôle de victime. Cette tendance à dicter aux intellectuels arabes ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés confine au néocolonialisme. Elle relève d’un tropisme qui rend incapable de nous voir autrement que comme des ‘protégés’. Elle refuse l’idée qu’il puisse exister des Arabes souverains dans leur tête, des musulmans qui contestent leurs traditions, désobéissent aux consignes de bien-pensance, fissurent les échafaudages spéculatifs autour d’un Orient fantasmé ». Kamel Daoud serait ni plus ni moins, par une volontaire inversion du stigmate, que la victime d’un véritable néocolonialisme, cette fois-ci, le néocolonialisme des chercheurs en sciences sociales, « qui, souvent, n’ont connu le monde musulman qu’à travers les livres », et « sirotent tranquillement leur café à Paris » pendant que Daoud, Zouari, et autres sont, quant à eux, sur le terrain, dans des sociétés qu’ils et elles connaissent bien, puisque les vivant au quotidien, contrairement aux savoirs livresques de nos « sociologues de salon », qui n’ont jamais connu le monde concret.
Il s’agit ici d’une critique devenue si diffuse et systématique des universitaires qu’elle apparaît comme allant de soi. Dans ses Mythologies, Roland Barthes décrivait déjà cette forme particulière de populisme : « M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l'intelligence, il oppose à la ‘raison’ petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. (‘La France est atteinte d'une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel.’). Nous savons maintenant ce qu'est le réel petit-bourgeois : ce n'est même pas ce qui se voit, c'est ce qui se compte ; or ce réel, le plus étroit qu'aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c'est le ‘bon sens’, le fameux bon sens des ‘petites gens’, dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade (Alimentation, Boucherie), possède en propre le bon sens, à la manière d'un appendice physique glorieux, d'un organe particulier de perception : organe curieux, d'ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s'aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l'argent comptant les propositions du ‘réel’, et décréter néant tout ce qui risque de substituer l'explication à la riposte ». S’il fallait réécrire l’essai de Barthes, le personnage ne serait – malheureusement – plus celui d’un politicien attaché aux « valeurs des petites gens », mais celui d’un « chroniqueur » coureur de plateaux. Délices d’époques. Mais son fond hypocritement populiste et réellement abêtissant, lui, n’a pas changé.
Cette critique se retrouve bien entendu dans des descriptions outrancière du corps des universitaires, et toutes les métaphores géographiques qui l’incluent : chez Zouari, ce sont nécessairement des petites personnes que l’on imagine volontiers chenues, vieilles avant même d’avoir vécu, racornies, rabougries, elles ont encore sur la moustache la poussière des vieux ouvrages dans lesquelles elles plongent leur nez, espérant y trouver le réel qui les attend hors de leur tour d’ivoire, dont elles ne sauraient évidemment sortir, et se retrouvent dans leur petit confort médiocre pour siroter des cafés en échangeant sur tout le mal qu’elles pensent des êtres fiers et vivaces qui leur opposent la dure et inévitable réalité des faits. Dans une tribune publiée par L’Humanité, un tel morceau de gloire de Michel Onfray était mis à jour : « Les fonctionnaires de la recherche (dite scientifique) appointés par l’État ont abondamment recherché et ils ont été grassement payés pour conclure qu’il n’y a plus rien à trouver. Ils passent leur vie le regard perdu dans une poubelle, les yeux fixés dans son trou noir, puis ils affirment que tout a été dit. Dès lors, ils peuvent courir la planète de colloque en colloque, noircir des pages de revues confidentielles pendant la durée d’une longue carrière de général de corps d’armée, soutenir une thèse soporifique et la délayer dans un ou deux livres tout aussi dormitifs et lus par personne, ils seront les VRP d’une vulgate qui leur vaudra salaire et retraite – avec brimborions institutionnels, statut hors classe, Légion d’honneur, doctorat honoris causa, médaille du CNRS et autres sex toys pour abstinents sexuels. Or, voici que, sortie de nulle part, une jeune fille à cheval sur plusieurs civilisations et plusieurs langues, curieuse, subtile, très érudite, qui n’a pas fait profession de chercher pour ne jamais rien trouver et se faire payer pour pareille imposture, mais qui a choisi de trouver sans se faire payer afin d’offrir son or à tout le monde, met une gifle à tous ces chercheurs en découvrant un authentique trésor philosophique : une centaine de fragments inédits de Diogène de Sinope. (…) Le statut de fonctionnaire assuré de son salaire, de ses vacances, de sa Sécurité sociale et de sa retraite, gardant par-devers lui les pépites trouvées grâce à l’argent du contribuable ». La tribune expliquait par la suite que c’était bien grâce à ces petits hommes gris que les fragments en question avaient été mis à jour, traduits, et diffusés, contredisant la verve du grand penseur (sans que les journaux qui avaient diffusé ses propres attaques ne jugent nécessaire de contredire ce mensonge, par ailleurs), mais qu’importe ! Voyez la tristesse des chercheurs, leur médiocrité mise à jour !
Et évidemment, que reprochent en réalité ces chercheurs à Daoud ? C’est d’oser parler d’identité, d’oser parler d’islam et d’oser parler d’islamisme, eux qui, pétris d’idéologie marxiste, refusent catégoriquement à quiconque – fait bien connu à l’université – de s’attarder sur ces sujets, car « le culturel est tabou ! », ainsi que le rappelle le « cas » Hugues Lagrange, qui a connu l’inimitié de la même université pour avoir fait usage de cet « appendice physique glorieux » permettant de voir la réalité pour ce qu’elle est. Ce pitoyable tableau prête à rire pour quiconque a déjà fréquenté un chercheur concret, tant il apparaît hors de toute forme de réalité. Cela fait bien longtemps – près d’un siècle, en fait – que les chercheurs en sciences sociales ne s’enferment plus dans d’obscures alcôves pour enfoncer leurs nez dans des ouvrages poussiéreux. Une personne de mauvaise foi aurait souligné certains événements récents rendant cette accusation non seulement fausse, mais honteuse. Nous avons ici de la décence et n’y reviendrons pas. Il reste que la sociologie, l’anthropologie, la géographie et leurs consœurs sont un sport de terrain depuis bien avant que ne naquissent l’un ou l’autre de ses critiques, et c’est faire état d’une ignorance totale et bien volontaire que de ne pas s’en rendre compte. Les contempteurs des chercheurs en question – on n’insistera pas assez sur le fait qu’il est à noter qu’aucun de ces contempteurs ne leur a répondu sur le fond, et que tous se sont contentés de leur renvoyer des clichés sur leur supposée « médiocrité » et « obscurité », sur lesquelles on ne manquera pas de revenir – ces contempteurs, donc, auraient peut-être gagné à aller pencher le leur, de nez, sur la liste des signataires, avant que d’écrire de telles idioties. Ils y auraient trouvé une cohorte de chercheurs et de chercheuses reconnus sans conteste, et ce, pour l’écrasante majorité d’entre eux, pour la qualité de leur travail de terrain, et sur la valeur qu’ils et elles mettent à ne parler que de ce que l’on a pratiqué soi-même longuement et avec rigueur. Cela aurait évité à monsieur Jean-Paul Brighelli de s’illustrer en décrétant de façon définitive que monsieur Daoud « a plus de talent dans son petit doigt » que tous ses contradicteurs réunis, quand il n’a pas la moindre idée, faute d’avoir été le vérifier, non seulement de qui sont lesdits contradicteurs (ce qui est dommage), mais aussi de leur position géographique exacte (ce qui est amusant). Supposons qu’ils aient fait ce difficile travail consistant à essayer de savoir qui sont les personnes que l’on met au pilori avant de le faire, ils y auraient trouvé de longues carrières dans les sociétés du Proche et Moyen-Orient, et un contact avec le terrain dont ni monsieur Onfray, ni monsieur Couturier, ni monsieur Finkielkraut, ni monsieur Brighelli, ni quelque autre de leurs hargneux ennemis ne peut se prévaloir. Ils y auraient trouvé par exemple madame Laleh Khalili, dont le long et systématique travail de terrain dans les camps de réfugiés palestiniens a donné des articles et un livre absolument magnifiques de précision. Ils y auraient trouvé monsieur Joel Beinin, qui a pratiqué l’enquête de terrain depuis de longues années, notamment en Egypte et s’est illustré par ses activités de journaliste (la liste pourrait continuer longuement). Ils y auraient surtout trouvé un « quarteron » (puisque c’est l’expression consacrée) de gens qui ont passé leur vie à analyser, disséquer, discuter, et quand il s’agissait de le faire, critiquer la question religieuse et identitaire dans le dit « monde musulman ». Il s’agit par ailleurs là de gens que les journaux de référence dans et hors de France n’hésitent pas à aller chercher, pour de petits papiers obscurs et détaché du monde réel dans des journaux comme le Washington Post, Le Monde Diplomatique, le Guardian, le Los Angeles Times, ou Al Jazeera. Ce qui n’est, on le convient, pas aussi prestigieux qu’une chronique occasionnelle dans Le Point ou L’Obs, journaux véritablement situés au cœur du débat en politique internationale et que le monde nous envie tant.

Courageux intellectuel français luttant contre la bien-pensance (2016)
Mais ils ne l’ont pas fait, pour une raison fort simple : il s’agit ici de dérouler un récit convenu et entendu. Les chercheurs n’y connaissent rien, sont dans un refus total de toute discussion culturelle, et sont surtout d’obscurs haineux. Quand bien même ils s’y connaîtraient, participeraient volontiers à une discussion culturelle, et ne seraient pas le moins du monde haineux ou obscurs, mais proposeraient tout simplement un discours éventuellement alternatif ou critique, informé par leur propre connaissance réelle du terrain, qui s’en soucierait ? Il faut admettre ce fait très simple, personne ne fera cette démarche d’aller voir de qui l’on parle et d’où ils parlent, de toute façon. Il est acquis que les chercheurs sont, c’est évident, de médiocres capons, pourquoi se fatiguerait-on à essayer de leur répondre réellement, ou à écouter ce qu’ils disent ? L’avalanche de réponses aux « oppresseurs universitaires » de monsieur Daoud illustre de façon splendide ce fait : auteurs et commentateurs, intervenants ponctuels, moralistes, ont décrété que certains des chercheurs les plus reconnus, à l’intérieur de leur communauté comme en son extérieur, étaient « obscurs ». Ils n’ont même pas fait l’effort, tout à leur dénonciation en forme de réflexe d’« une certaine gauche française », d’aller se renseigner et se rendre compte qu’une bonne partie des noms des signataires de la tribune ne vient pas de France, mais du Liban, d’Egypte, de Tunisie, d’Angleterre, des Etats-Unis, d’Algérie, et ainsi de suite. Mais nous devons reconnaître un fait : au niveau mondial, le débat intellectuel est centré sur ce qu’il se passe dans le monde de l’éditoriat français, ainsi que le prouve les passions que ne manquent pas de lever dans les vrais journaux les sorties de nos grands esprits. Il en va de même de la fameuse « contre-tribune », par ailleurs, qu’aucun de leurs nombreux commentateurs ne semble, au vu des réactions hallucinées qu’ils en produisent, avoir pris la peine de lire. La grande charge contre les hommes de paille que constitue la « défense de Kamel Daoud » ne s’encombre pas de concret. Monsieur Brighelli, tout comme les autres, n’a pas besoin d’aller vérifier qui sont les chercheurs en question ou ce qu’ils disent : il sait, comme les autres, que ces chercheurs sont dans le faux parce que ce sont des chercheurs, parce qu’ils refusent que l’on parle de culture et de religion, parce qu’ils ne connaissent pas la région dont ils parlent, et parce qu’ils sont forcément médiocres, puisque chercheurs. Et monsieur Brighelli, comme les autres, n’a pas besoin de s’encombrer d’informations concrètes sur ce que disent ou font (ou sont) ces gens pour le dire, ce n’est là qu’une contingence dont la pensée profonde n’a pas le temps de s’encombrer. Et puis, qui ira le corriger ?
Agnus Dei : « Nos biens bons Arabes »
« Pourquoi vous faites ça ? C’est pas très bien d’être méchant.
C’est mieux d’être gentil. Dans la vie il vaut mieux être riche et
en bonne santé, que pauvre et malade comme un chien. »
Gad Elmaleh, citant Le Chef des Gentils
La critique de Mme Zouari contient un second aspect, bien plus pertinent que cette fiction de l’universitaire coupé du terrain : elle explique que les rédacteurs de la fameuse tribune se substituent aux Arabes et leur volent leur parole, et que leur colère vient en réalité de ce que certains de ces Arabes ont l’envie et les moyens de s’exprimer par eux-mêmes. Cette critique est non seulement juste, mais absolument légitime. Malheureusement pour Mme Zouari, elle apprend aux sciences sociales ce que celles-ci savent depuis bien longtemps, et vise le mauvais public. On ne reviendra pas immédiatement sur le fait que la première raison pour laquelle elle se trompe de cible est que l’essentiel des personnes auxquelles elle s’en prend sont, pour l’essentiel, arabes elles-mêmes, venant de et ayant vécu dans les sociétés dont elle parle, et ayant à ce titre toute légitimité à se sentir insultées quand on leur dit qu’elles ne les ont jamais vécues de première main. Ces critiques touchent du doigt un vrai problème en dénonçant ces vils chercheurs qui entendent (soi-disant, on ne voit pas ce qui dans le contenu de cette tribune le fait, mais passons) dicter ce qu’elles ont à penser aux sociétés arabes, c’est que, ce faisant, elles reprennent un discours tout droit tiré des sciences sociales. Il est heureux d’ailleurs que les sciences sociales aient été soumises à cette critique virulente du post-colonialisme, qui pointe à juste titre l’exclusivité et la domination indue des discours européens et nord-américains, non seulement sur les pays dits arabes et musulmans, mais sur l’ensemble du monde. La plume a bien été portée dans la plaie par nombre d’auteurs, parmi lesquels on peut évoquer Jean-Pierre Olivier de Sardan, qui mettait à jour avec humour l’absurdité d’un certain discours culturaliste en en appliquant les grilles à la ville de Marseille dans La rigueur du qualitatif. Evoquant les « rires et gesticulations » d’ethnologues face à des enquêtes sur le spiritisme bourgeois à Paris, Pierre Lagrange explique très clairement ce sous-entendu épistémologique selon lequel les mêmes grilles ne pourraient pas s’appliquer selon les sociétés : « Si les croyances qui provoquent rires, gesticulations et finalement agacement des chercheurs en sciences sociales sont intéressantes, c’est parce que le rapprochement avec les savoirs scientifiques permet de rendre visible notre incapacité à remplir le programme de l’anthropologie, c’est-à-dire à étudier l’ensemble des discours et pratiques, qu’il s’agisse de croyances ou de sciences. Apparemment, les vols d’organes, le spiritisme ou la Vierge, ce n’est pas comme la magie Zandé, le chamanisme achuar, ou les dieux égyptiens ». Critique essentielle et encore nécessaire. De plus, si cette critique est adéquate concernant le traitement des objets, elle ne l’est pas moins concernant ceux et celles qui réalisent ledit traitement : il n’est plus suffisant de dire que les chercheurs issus de sociétés, cultures, zones géographiques, groupes sociaux, genres et identités sexuelles (et autres) ne représentant pas une majorité (fantasmée) n’ont pas attendu que leur soit donné le feu vert pour écrire et théoriser leur propre vie comme celle des autres, et le monde des sciences sociales est quotidiennement traversé par des débats qui sont loin d’être tranchés sur l’implication de cette épistémologie des points de vue (ici l’expérimentation prévaut : l’anthropologie et la sociologie participative, le privilège des insiders, l’idée beckérienne du devoir d’être du côté des dominés, les enquêtes menées à plusieurs points de vue ou l’augmentation de ces points de vue dans des enquêtes séparées forment autant de réponses, compatibles ou non entre elles, à cette question). Mme Zouari a raison de dire ouvertement que le discours descriptif, européen, masculin, bourgeois, et blanc sur les sociétés du sud et de l’est de la Méditerranée doit faire le deuil de son monopole indu à dire le réel, et elle peut bénéficier dans le monde des sciences sociales de considérables renforts pour soutenir cette thèse absolument exacte. Mais il ne s’agit pas ici de pratiquer l’autocélébration d’une discipline (cette dimension fortement auto-critique de la recherche, du reste, n’ont jamais « été de soi » et c’est par le conflit qu’elle s’est imposée, parce que des chercheurs issus de groupes marginalisés ont énoncé ce propos de façon nette). Ce que cette posture a de proprement fascinant, c’est la façon dont, inscrites dans le monde médiatique français, elles fournissent un splendide miroir des mécaniques auxquelles elles participent elles-mêmes.
Puisqu’il est ici question du monde arabe, que sommes-nous forcés de constater ? Pour reprendre une formule éculée par des années de répétition par des éditorialistes qui n’ont jamais suivi jusqu’au bout le fil du raisonnement qu’elle implique : c’est compliqué. C’est précisément cette complexité que nos éditocrates ont cherché à tout prix à réduire, à longueur de tribune et d’article, depuis un temps considérable. Sous leur plume, il n’existe que deux types d’arabes : les bons, qui sont des forces du progrès et de la lumière, sont toujours marginaux « là-bas », et savent nommer justement les vérités de cet espace, et les mauvais, qui sont systématiquement obscurantistes, conservatistes, soutiennent toutes les brutalités et la « barbarie », et dont les personnes prenant des distances critiques avec les propositions des premiers sont forcément, au choix, « des idiots utiles », « de vrais complices », ou à la présence desquels ils sont « aveugles ». Exagéré-je ? Jugeons sur pièces : Riss, cité par Thomas Serres, nous promet des lendemains qui chantent : « Quand cette guerre contre l’islamisme sera terminée, il faudra faire les comptes de toutes les lâchetés, les complaisances, les trahisons des intellos et des journalistes qui auront tout fait pour intimider et faire taire les voix contestataires ». Roland Hureaux, dans un article récent pour Atlantico, nous dit en somme que cette tribune était « un lynchage » qui accompagnait « la victoire des soldats de l’islam » (là encore la capacité de certains à connaître la réalité avant les enquêteurs étonne). Dans Le Point, Sébastien Le Fol nous décrit des « staliniens » qui affirment que « les intellectuels libéraux du monde arabe [devraient] se mordre la langue ». Boualem Sansal a le privilège de la modération, puisqu’il dit des personnes dont le crime – on le répète – a été de contredire Kamel Daoud que « Ce sont en vérité des fous, des sanguinaires, des tortionnaires, des lâches surtout, des malheureux, au fond, qui ont besoin d’un os à ronger pour exister, pour calmer en eux on ne sait quelle irrépressible pulsion. J’ignore qui s’occupe de ces gens, la Santé, la Justice ou la Défense nationale, ou l’ONU, ou peut-être des ONG spécialisées, mais je crois le mal très facile à soigner : ces gens ont simplement besoin de bonnes lunettes pour lire ce qui est écrit et de bonnes oreilles pour entendre ce qui se dit, et non pas tout avaler de travers », avant d’ajouter, toujours modérément, que leurs « tentatives d’assassinat » (une tribune dans un journal) relèvent du « terrorisme ». On évoquera, pourquoi pas, l’inénarrable Pascal Bruckner (dont les essais les plus connus, notamment Le Sanglot de l’Homme Blanc, qui tâchait de nous convaincre que les travailleurs humanitaires, les pratiquants de religions asiatiques, les voyageurs, les beat-nicks, les marxistes et les French doctors formaient une seule et unique catégorie sociale motivée et fonctionnant de façon homogène, nous ont tous convaincus de sa grande compétence en matière d’enquête sérieusement menée) nous disant d’un verdict définitif : « Il s’agit d’imposer le silence à ceux des intellectuels ou religieux musulmans, hommes ou femmes, qui osent critiquer leur propre confession, dénoncer l’intégrisme, en appeler à une réforme théologique, à l’égalité entre les sexes. Il faut donc – ces renégats, ces félons – les désigner à la vindicte de leurs coreligionnaires, les dire imprégnés d’idéologie coloniale ou impérialiste pour bloquer tout espoir d’une mutation en terre d’islam, avec l’onction de « spécialistes » dûment accrédités auprès des médias et des pouvoirs publics » (Nous ne pouvons collectivement que souscrire à cet instant de lucidité, Bruckner a parfaitement raison de dénoncer des « experts » incompétents et autoproclamés qui occupent les plateaux de radio et de télévision à longueur d’année, en dépit d’une reconnaissance intellectuelle et de leurs compétences totalement inexistante – bien évidemment cela demanderait une méchanceté toute particulière de demander à M Bruckner ce qu’il pense de sa propre omniprésence médiatique durable dans ces conditions). A tout seigneur, tout honneur, le grand défenseur de la liberté d’expression, Jean-Paul Brighelli (qui a des leçons de rigueur dans l’enquête à donner à de nombreuses personnes) propose des solutions pratiques pour faire taire ces agaçants « intégristes de la pensée molle », qui rassemblent « féministes en mal de mâles » (je rappelle que nous parlons ici de propos d’une personne qui prétend dénoncer une soi-disant solidarité avec des violeurs), « sociologues en dérive et délire », « intellectuels auto-proclamés ». Pour défendre la liberté et le camp du bien, ce grand homme n’hésite donc pas : « [J]e ne pleurerai pas sur vos dépouilles. Comme vous diriez vous-mêmes : ‘Vous l’aurez bien cherché’ ». Voilà qui leur apprendra à s’associer avec les gens qui veulent exécuter leurs opposants.

Intellectuel libre corrigeant l'universitaire compromis et médiocre (2016)

Ainsi le verdict est posé : Daoud exprime, dans sa tribune, la position des libres-penseurs, et ceux qui s’opposent à cette tribune sont, par nécessité, les alliés objectifs des seules personnes existant dans le monde intellectuel arabe, à savoir les penseurs obscurantistes et barbares. Voilà qui est à peu près aussi clair et tranché, tant intellectuellement que moralement, qu’un épisode d’une série populaire bien connue mettant en scène un jeune taximan à bonnet bleu dans ses confrontations avec deux gobelins malveillants (puisque laids et bêtes). Il est évident que, contrairement à l’Europe, terre de contrastes, le monde arabe se divise quant à lui en deux catégories, des gentils, intelligents, lettrés, et beaux, et des méchants, idiots, analphabètes, et laids. Et le devoir des intellectuels est, c’est encore une fois l’évidence même, de permettre le triomphe des bons face aux méchants. Après tout, si tout le monde apprécie leur présence, il est clair qu’un épisode bien fini de Oui-Oui ne saurait se terminer sur la victoire de Finaud et Sournois. Une fois que seront renvoyées à leur obscurité les forces du mal, alors pourra commencer le « rendu de comptes » que Riss appelle de ses vœux, puisque quiconque s’oppose à la victoire des forces du bien ne peut qu’être un agent des forces du mal. Ce qui, dans un langage conceptualisé par nos grands penseurs, ressemblerait à « Les intellectuels paternalistes d’une certaine gauche incapable d’avoir, par peur d’accusations de racisme, le courage de défendre les libres-penseurs de ce Proche, si Proche-Orient, relèvent du terrorisme de la pensée, lequel n’est pas sans rappeler la grande époque du stalinisme et des procès de Moscou, là où leur vocation prétendue à défendre le progrès devrait les inciter à se battre avec eux contre les obscurantistes » (je laisse au lecteur le soin de deviner si cette phrase est ou non une vraie citation). Cette rhétorique néoconservatrice (il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeurs, mais d’un simple constat : elle correspond effectivement au dogme néoconservateur qui affirme une supériorité dans une division radicale entre « bons » et « mauvais » des « valeurs de l’Occident » que celui-ci aurait vocation à protéger et, occasionnellement, étendre, pour le bien de ses alliés sur place) n’est pas sans rappeler ce que décrit De L’Estoile quand il parle de la prétention de l’anthropologie coloniale à s’exprimer « au nom des vrais Africain » : « Ce qui apparaît dans ce jeu de miroirs, c'est précisément le caractère problématique de la construction des « Africains » en tant qu'objets de « représentation » et que sujets représentants. Ce qui est en jeu dans le conflit entre anthropologues et Africains scolarisés, c'est le monopole de la représentation légitime de la ‘nature’ et des ‘besoin’ authentiques des populations indigènes, c'est-à-dire à la fois de la compétence à ‘dire la vérité’ et du droit de parler en tant que porte-parole – c'est-à-dire une lutte politique ». Ce que montre De L’Estoile, c’est que le discours anthropologique colonial, en nommant de « vrais » porte-paroles des sociétés qu’il entendait soumettre, a renforcé le pouvoir de certains groupes, qu’il avait nommés « vrais » et « légitimes », contre d’autres, qu’il rejetait et qui le rejetaient. Il s’agit ici du même phénomène, qui ne repose plus cette fois sur une « passion antiquaire », mais au contraire sur des volontés « modernisatrices ».
Le développement du discours en question passe par une ignorance volontaire d’un fait évident : le monde arabe est traversé de débats considérables, de longue date, et ces débats ne saurait être réduits à l’opposition de francs libres-penseurs qui veulent la liberté d’un côté, opposés de l’autre à de fourbes obscurantistes qui rêvent de totalitarisme. C’est un truisme absolu que de le rappeler, mais il existe dans le monde arabe une foule d’idéologies, de courants, politiques ou non, reposant sur des partis, des associations, des groupes informels, des ONG, des journaux, des revues, des livres, s’exprimant lors de conférences, de discours, de rencontres, conduisant à des conflits importants, à des polémiques vivaces, à des débats de longue haleine, et qui portent, comme dans toute société, sur l’ensemble des aspects de la vie, de la religion à la distribution des services publics, en passant par l’organisation de l’Etat, la langue, et que savons-nous encore. Il existe de même, comme dans toute société, des formes multiples de domination et d’oppression, qui ne se restreignent en aucun cas à la simple et unique question religieuse, ce faux nez du « retard civilisationnel ». Pour parler de ce que je connais, le mouvement national palestinien contient non seulement la division entre Fatah et Hamas, mais des divisions concernant le rôle de l’Etat, la forme que doit prendre l’économie, les repères idéologiques que le mouvement doit revendiquer (communistes, islamiques, panislamiques, nationalistes conservateurs, trotskystes, panarabes), les formes de son action, le type de régime qui aura vocation à être développé, et ainsi de suite. Néanmoins prendre conscience de ce fait demande un effort que le monde intellectuel français n’a entrepris que marginalement, et sur le tard : essayer de se renseigner sur ce qu’il se dit dans le monde en question. Ne pas se restreindre à un ou deux auteurs que l’on a oint du privilège de la parole d’or, tout en négligeant d’autres contributions qui n’avaient pas l’heur de tomber dans la catégorie artificielles de « nos bons Arabes » (ou de « nos mauvais Arabes » : il n’est pas anodin qu’il soit plus aisé en France de lire Sayyid Qutb que Fouad Zakariya). Traduire aurait pu être la première mission d’un monde qui souhaiterait réellement comprendre ce dit « monde arabo-musulman », et s’ils en avaient envie, nos éditorialistes, dotés de nombreux contacts avec de multiples maisons d’édition, pourraient laisser aussi fleurir en France ce débat que nous connaissons peu (et on peut saluer et remercier les agents de cette traduction, à commencer par la collection Sindbad, qui nous offrent cette possibilité). Mais si cela s’arrêtait là : il y a bien longtemps que les intellectuels du monde arabe ne s’expriment plus uniquement en arabe, mais également en anglais et en français. Ils restent négligés et méconnus, à l’exception de quelques-uns. Le contradicteur effacé de la photo, il est possible sans gêne excessive d’affirmer qu’il n’a jamais existé : les dénonciateurs de ce stalinisme-ci ne voient guère la poutre que constitue ce stalinisme-là.
Je pourrais m’arrêter là, mais il me reste un petit peu d’encre à verser : de quel droit, au final, si ce n’est du droit suprême qui, du haut de leur condition d’Européens, les érige en juges et arbitres entre les « bons » et les « mauvais » autochtones, de quel droit, donc, nos éditorialistes français s’arrogent-ils le droit de dire à Mme Khalili, à Mme Marzouki, à M Amara, à Mme Ben Hamouda, à M Hage, à Mme Dakhlia, ou à M Soudani, qu’ils et elles critiquent Daoud par peur de voir les Arabes parler par eux-mêmes ? Il ne s’agit pas ici d’étaler un répertoire de noms « à consonance » par pur effet de style. Nous croyons du reste qu’il serait légèrement insultant de restreindre ces éminents collègues à leurs patronymes. Il s’agit de pointer une situation très simple, dans laquelle M Onfray, M Couturier, ou M Bruckner s’estiment en droit d’aller expliquer à des gens qui non seulement connaissent, mais font partie de certaines sociétés, qu’ils n’ont pas le droit d’en parler comme bon leur semble car il serait colonial d’aller chercher des noises à des intellectuels arabes. Dans l’émission de Mme Gesbert, Mme Lancelin expliquait que toute cette histoire reposait, au fond, sur un malentendu, entre d’un côté des intellectuels arabes réellement progressistes se battant contre des islamistes, et d’un autre côté des intellectuels français réellement progressistes se battant contre des racistes. Nous nous voyons forcés de lui apporter une contradiction (et espérons qu’elle ne se verra pas forcée de se retirer du journalisme à cause de celle-ci) : il s’agit dans le second cas bel et bien de gens qui connaissent et sont inclus dans les débats qui traversent le monde arabe, et sont opposés aussi bien aux extrémismes d’« ici », que de « là-bas ». Les seules personnes dans une situation d’ignorance ici est une clique d’éditocrates méprisants qui ont décrété qu’était ami de l’horreur toute personne ne hochant pas avec déférence la tête quand ils étalent leurs préjugés devant tout le monde.
Absolve in Paradisium
« En France, on ne peut plus rien dire. »
Véronique Genest
Les faits sont passés et la polémique – qui connaîtra bien évidemment encore rebondissements et tressaillements à mesure que le temps passera – est désormais en passe de doucement s’éteindre. Les grands penseurs ayant gagné, nous pouvons sans rougir affirmer que la démocratie a été sauvée : il a été admis par tous, sans aucune contradiction, qu’il était interdit de ne pas penser comme MM Bruckner, Couturier, Daoud, Onfray, et compagnie. Les censeurs n’ont qu’à bien se tenir : on n’est pas prêt de leur redonner la parole de sitôt. Voilà qui leur apprendra à sortir ainsi du rang. Voilà qui leur apprendra l’ordre qui doit régner pour que le débat soit libre : l’expression est la propriété d’un groupe bien précis, qui continue encore et toujours d’étaler à longueur d’antenne et de chronique, de tribune et d’interview, d’essai, de roman, de films, de documentaire, de reportage, d’audition par les commissions parlementaires, d’éditorial, de portrait, bientôt probablement de chanson, de pièce de théâtre et de livret d’opéra l’impossibilité totale dans lequel il se trouve d’avoir le moindre accès à l’expression publique. Ce groupe est faiseur de rois, et pour avoir été contre le vent qu’il soufflait, ces staliniens des Middle Eastern Studies ont été bien justement châtiés, on leur a rappelé qu’ils n’étaient que « des moins-que-rien indignes de cirer les pompes d’un journaleux ». « Car c’est bien là », l’explique fort justement Thomas Serres « leur définition de ce que doit être la liberté d’expression : une autorisation à ne jamais être tenu pour responsables des insanités proférées à longueur d’année. Je ne parle pas ici des journalistes, qui ne sont que des employés avec une conscience professionnelle variable. Non, je parle des éditorialistes et des experts, qui dégainent leur avis plus ou moins renseignés et puis s’en vont. Daoud, bien qu’engagé politiquement, est de cette espèce. L’homme peut s’improviser spécialiste de l’Arabie Saoudite le temps d’une tribune puis repartir sous son figuier d’écrivain. Remettre en cause son droit à dire n’importe quoi sans rendre de comptes, c’est questionner le droit de tous ses semblables à faire de même ». Les trublions de la tribune du Monde l’ont appris à leurs dépens, et le crachat qui a été jeté sur leur nom sous cet amoncellement de « minables », de « médiocres », d’« obscurs », de « jaloux », de « terroristes », et autres qualificatifs charmants correspondant à ce qui ressemble le plus à une réponse au fond chez nos amis éditorialistes sera là pour le leur rappeler, du haut de leur experte connaissance. Contre la pensée unique, faisons bien attention à tous dire la même chose.
On ne leur donnera bien entendu pas raison en tout, et on se permettra de leur faire un reproche, qu’ils se sont déjà fait eux-mêmes : oui, ils ont été naïfs de faire une tribune unique, signée de leurs noms à tous. Ils sont chercheurs en sciences sociales et auraient dû penser à la fameuse circularité de l’information, agir comme leurs contradicteurs, se diviser pour mieux régner, et sembler venir de partout dans un heureux hasard alors qu’ils fonctionnaient comme un groupe soigneusement uni. Rendre, comme le dit encore M Serres, un coup sur trois. L’effet en aurait été plus important et ils auraient peut-être eu le privilège d’être invités à l’un des nombreux débats desquels ils étaient absents et dans lesquels les pires horreurs pouvaient être prononcées sur leur compte sans qu’ils puissent répondre. Voilà qui aurait été jouer franc jeu : pratiquer la dissimulation, ne pas s’avouer comme un collectif, faire semblant d’être multiples, quand ils n’étaient qu’un. Cette leçon doit être par tous apprise, car elle aura vocation à resservir dans le futur, lors de la prochaine polémique.

Intellectuels libres se préparant à tous réagir de façon indépendante (2016)
Certains des paragraphes de cette petite amusette pourraient donner au lecteur l’impression d’une défense corporatiste, venant d’une personne ayant prétention à faire peut-être un jour une carrière universitaire, de ses propres collègues. Que le lecteur dubitatif soit rassuré : c’est absolument le cas. J’ai ici en effet prétention à dire que, si tous les avis sont énonçables et intéressants à écouter, il n’est pas possible sans une volontaire mauvaise foi de donner valeur égale à l’expertise de personnes ayant aligné, en silence, systématiquement, des enquêtes poussées et précises, des lectures détaillées (qui ne sont jamais, rappelons-le, que la mise sous forme écrite d’autres enquêtes poussées et précises, et ainsi de suite) et l’avis spontané d’un intellectuel engagé dans un combat politique (sur lequel je n’ai en tant que personne aucune opinion) et qui se saisit – c’est normal – d’un événement pour présenter ce combat, en partie sous le coup de l’émotion. « Misère des sciences sociales », écrit Mme Lancelin, « lorsqu’elles tombent dans leur pire travers: récuser tout discours qui ne sacrifie pas à leurs exigences pseudo-scientifiques d’échantillonnage rigoureux » : il n’y a aucun intérêt à se cacher derrière son auriculaire, oui. Oui, un propos construit à travers une rigoureuse méthode et des attentions multipliées vaut mieux, scientifiquement, qu’un propos énoncé à la va-vite sans aucune forme de rigueur. Oui, la phrase de Mme Lancelin ne veut rien dire d’autre que « C’est pas juste que moi, Aude Lancelin [ou moi, Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] je sois obligée comme tout le monde de prouver que ce que je dis est vrai, et qu’on ne me croie pas sur parole, alors que je suis Aude Lancelin [ou Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] et qu’on me doit l’admiration même quand je suis trop fainéante pour faire le travail correctement ». Emoi chez les éditorialistes que de réaliser que le mot « science » a un sens autre que de simplement faire reluire de satisfaction le visage des chercheurs en sciences sociales, et qu’à l’exception de leur propre mépris de cette science (qui ne saurait évidemment être de l’incurie, on n’imagine pas qu’on laisserait écrire des incompétents dans les journaux), rien ne légitime la véritable agression collective qu’ont constituées leurs « réponses », dans lesquelles ont été vues quantité d’insultes, mais pas la queue d’un argument de fond, si ce n’est que la science est ennuyeuse et difficile (en effet, certains en font même leur métier), et que Kamel Daoud vit dans l’espace dont il parle (je me permets de proposer que l’on applique le même raisonnement à l’astrophysique et à la chimie industrielle : étant composé de molécules et vivant dans l’univers, j’attends l’invitation à expliquer ce que j’ai à dire sur le sujet par Le Point, Causeur, et L’Obs). Il est admis que cette appartenance légitime entièrement une personne à exprimer toutes les idées qui sont les siennes (quoiqu’en toute logique, Kamel Daoud, Algérien, n’a pas grand-chose à dire sur des agresseurs qu’il imaginait Syriens, mais Arabland est grand). Cela fait-il un point de vue digne d’intérêt, d’écoute, de discussion ? Oui. Cela fait-il un expert ? Non, à plus forte raison face aux œuvres considérables des chercheurs que nos amis de l’éditoriat s’amusent à balayer d’un revers de main méprisant (peut-être que les raisins sont trop verts ?)

Jeune universitaire face au débat public français (2016)
Bien entendu, mon texte était partial et biaisé. Il ne prétendait pas être autre chose. Bien entendu les intellectuels athées, séculiers, ou antireligieux dans le monde arabe courent un vrai danger à exprimer leurs idées, et doivent être soutenus ainsi que toute victime d’une censure ou d’une intimidation (la balafre à la main de Naguib Mahfouz n’est ni oubliée, ni pardonnée). Bien entendu tout ceci n’est qu’un problème secondaire face à l’horreur des crimes commis le 31 décembre 2015 sur la place publique de Cologne, comme dans de nombreux autres endroits, à chaque instant. Pour ce qui est de la France, il est à craindre que – chat échaudé craignant l’eau froide – les auteurs de cette tribune ne nous fassent plus à l’avenir profiter de leurs lumières, pourtant bien nécessaires actuellement, dans un contexte où, depuis 2001, la recherche sur le Proche et Moyen-Orient s’emballe, et où les essais les plus navrants reçoivent les honneurs des gazettes aussi bien que des médias télé- ou radiodiffusés. Kamel Daoud – dont le lecteur ou la lectrice attentif ou attentive aura bien constaté qu’il n’est pas la cible de ce bien anodin billet sans grande envergure – a été l’occasion de constater, encore une fois, qu’il était urgent de penser le monde auquel nous sommes confrontés, et de le faire avec méthode, avec sérieux, en prenant le temps de la pensée et de l’analyse, sans sombrer dans des facilités de langage ou des réactions épidermiques puériles. Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits, comme il le suggère. Encore faudrait-il pouvoir le faire sans réactualiser les mêmes sempiternels clichés islamophobes. Le fond de l’air semble l’interdire. Ah, si seulement quelqu’un avait écrit une tribune pour dire ces simples mots !

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