Avoir un point de vue, ça n'arrive (pas) qu'aux autres

Il n'est pas rare que l'on reproche à un sociologue, un chercheur ou à toute autre personne prise dans un débat de ne pas être "neutre". C'est une façon aisée de disqualifier un point de vue. Particulièrement si on peut mettre en cause le point de vue ou les intérêts de la personne. Il faudrait, pour participer à un débat, mettre de côté ses intérêts particuliers pour ne s'intéresser qu'à l'intérêt général supérieur : c'est ce mythe qui sous-tend nos conceptions démocratiques modernes. Pourtant, parmi les choses que la sociologie m'a apprise - oui, c'est le nom d'une nouvelle série que je commence ici -, c'est qu'il est impossible d'être neutre.

Je m'appuie ici essentiellement sur un fameux article d'Howard Becker "Whose side are we on ?", dont on trouvera une traduction française dans ce bouquin (dont je recommande la lecture, ce qui n'étonnera pas les lecteurs qui auraient repéré mon léger tropisme beckerien). Je ne vais pas en faire un résumé, mais simplement reprendre quelques éléments de réflexions, et les compléter par ma propre compréhension du problème, pour laquelle ce bon vieil Howie ne pourrait être tenu pour responsable.

Alors pourquoi est-ce que l'on ne peut pas être neutre ? Imaginez la situation suivante. Vous voulez connaître la situation dans un lycée, savoir si les choses se passent bien ou mal, quels sont les problèmes, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour améliorer les choses, etc. Ce pourrait être toute autre organisation, un hôpital, une prison, ce que vous voulez : gardons le lycée parce que tout le monde a une idée, même vague, de ce que à quoi ça ressemble. A priori, vous vous dites que vous êtes bien placé pour ça : vous êtes extérieur à ce lycée, vous ne pouvez être soupçonné d'avoir des intérêts particuliers quant à celui-ci, vous n'êtes pas pris dans les jeux de pouvoir, dans les relations personnelles ni quoi que ce soit qui pourrait perturber votre jugement. Votre position vous semble donc vous autoriser à une certaine neutralité : c'est du reste sur une telle base que de nombreuses organisations font appel à des audits extérieurs. Mais il n'en reste pas moins qu'il faut que vous preniez de l'information pour pouvoir émettre votre jugement.

Qu'allez-vous faire pour avoir cette information ? Imaginons que vous alliez discuter avec les élèves. Cela semble une bonne idée : après tout, le lycée est censé fonctionner autour d'eux, n'est-ce pas ? Pourtant, il y a fort à parier qu'alors les enseignants et l'administration du lycée vous accuseront de ne pas être neutre. Surtout si l'information que vous recueillez auprès des élèves leur apparaît défavorable, ce qui est fort probable. Ceux-ci pourront, par exemple, décrire les enseignants comme peu soucieux de leur rythme, de leurs envies, de leurs qualités, peu respectueux de leur culture ("j'ai dit à la prof que je lisais Harry Potter, elle m'a dit que c'était pas un vrai livre !") ou peu concernés par leur réussite ("le prof, il nous a dit que de toutes façons, il était trop intelligent pour faire cours à des gens comme nous" - ces deux citations sont tirés d'expériences réelles, je ne dirais pas de qui... un pote à moi...). Les enseignants auront sans doute des explications à donner, des justifications à faire, ils voudront témoigner de leur bonne foi ("les élèves ne respectent plus le savoir, ils sont sans cesse dans cette sous-culture commerciale qui les empêche d'accéder à ce qu'on leur enseigne, on doit bien lutter contre !"). Ce qui apparaît comme un problème pour les uns peut ainsi être une solution pour les autres. Bref, si vous ne prenez que le point de vue des élèves, vous ne serez pas neutre.

La solution semble alors évidente, et il est probable que vous y ayez déjà pensé en lisant le paragraphe précédent : il suffit de prendre les différents points de vue et de les confronter ! On ne va pas interroger seulement les élèves, mais aussi les profs, les CPE, les surveillants, l'administration... A priori, cela semble une bonne façon d'arriver à un jugement neutre. Si on prend en compte le point de vue de tous, on ne peut plus être "situé" et on peut espérer avoir quelque chose de plus "objectif", de plus "réaliste". Cela pose quelques problèmes en termes méthodologiques - il faudrait peut-être aussi avoir le point de vue des parents d'élèves, et du rectorat, et du ministère... et on risque de ne pas savoir où s'arrêter - mais le principe semble bon.

Pourtant, comme le fait remarquer Howard Becker, il est encore fort probable que vous vous fassiez accuser de manquer de neutralité. En effet, tous les points de vue ne se valent pas socialement : il y a une "hiérarchie de crédibilité" : certains groupes sont considérés comme capable de définir les choses telles qu'elles sont véritablement. Si des profs se rassemblent et décident que les élèves sont fainéants, incultes et insolents, ce jugement a un poids bien supérieur à celui des élèves qui pensent que les profs en question sont prétentieux et cruels. Cela prend une forme matérielle très simple : le jugement des profs peut fermer l'accès à certaines ressources (des filières d'enseignement par exemple) tandis que celui des élèves pourra facilement être mis à distance et neutralisé par les enseignants ("les élèves, ils ne sont pas capables de juger de notre travail, ils sont pas assez matures pour ça"). Il n'en va pas différemment, par exemple, entre les patients d'un hôpital et les médecins, entre les prisonniers et les gardiens de prison ou encore entre les managers et les employés... Certains points de vue ont plus de poids que d'autres.

De ce fait, ceux qui sont détenteurs du pouvoir de définir la situation - les profs qui sont capables de dire si les élèves posent problème ou pas, s'ils sont en capacité d'avoir un avis ou pas, s'il faut les écouter ou les ignorer - ceux-là ont toutes les chances de vous accuser de ne pas être neutre en "sur-estimant" ou en "donnant trop d'importance" à ce que racontent les autres. Et de ce fait, vous n'êtes effectivement pas neutre. Comprenons bien : il ne s'agit pas simplement d'un artifice rhétorique par lequel on cherche à vous disqualifier. En mettant sur un pied d'égalité des points de vue qui sont le plus souvent hiérarchisé, vous avez effectivement fait un choix et ce choix n'est pas neutre. Vous avez pris position, vous avez un parti pris : celui qui consiste à penser qu'il faut accorder autant d'importance au point de vue des dominés qu'à celui des dominants.

Il s'agit d'un choix politique, non pas au sens où il vous situe à droite ou à gauche, mais dans le sens où il met en jeu une certaine conception du pouvoir et de l'organisation sociale. Ecouter les plus faibles, et je dis bien "écouter" et pas "prendre pour argent comptant ce qu'il raconte", leur donner la parole, les entendre, accepter de laisser une place à leur expérience, c'est déjà avoir une position critique car on considère que les compte-rendus officiels ne suffisent pas. Je parle ici de "dominants" et de "dominés" en un sens très général : ainsi les profs qui sont dans mon exemple dominants seront les dominés d'une autre situation, et prendre en compte leur point de vue dans l'étude et l'évaluation de certaines politiques pourra provoquer autant de scandale que de prendre en compte le point de vue des élèves lorsqu'il s'agit d'évaluer le fonctionnement d'un établissement scolaire. Les gardiens de prisons pourront trouver inacceptable ce que les détenus disent d'eux, mais le ministère sera sans doute fortement choqué de ce que les gardiens de prisons pourront dire de la mise en oeuvre de ses politiques.

Dans tous les cas, on en arrive à cette conclusion : à partir du moment où la simple décision de savoir qui on écoute est une décision politique, il n'est tout simplement pas possible d'être neutre. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il est impossible d'être objectif : neutralité et objectivité sont deux choses différentes. L'objectivité ne repose pas sur une position, mais sur la capacité à fournir des preuves à ce que l'on raconte. Et cela, c'est au plan méthodologique que le sociologue peut le régler. Mais l'impossibilité d'être neutre nous impose, selon Becker, de toujours bien indiquer de quel point de vue nous parlons en tant que chercheur, et de tenir compte de ce point de vue dans nos analyses. Elle nous permet même de produire des connaissances : le point de vue des "dominants" est souvent bien connu. Les compte-rendus de l'expérience des enseignants ou des médecins, par exemple, se trouve dans des discours officiels et des publications qui ne le sont pas moins. Prendre volontairement le point de vue des "dominés", c'est donc se donner la possibilité de produire des connaissances nouvelles.

Mais la leçon ne vaut peut-être pas que pour les sociologues. Il est facile pour chacun de se penser "neutre" vis-à-vis de tel ou tel problème, soit que l'on n'y soit pas impliqué, soit que l'on se sente autorisé à en donner un compte-rendu qui soit plus "vrai" que celui des autres. Il est facile de penser qu'avoir un point de vue situé, partiel et partial comme le dirait Bourdieu, ça n'arrive qu'aux autres. Et on peut même activement "refuser de prendre parti". Nous devrions nous souvenir que c'est impossible : "ne pas prendre parti", c'est toujours prendre le parti des dominants, de ceux qui sont situés au sommet de la hiérarchie de la crédibilité. Prenons un exemple : on trouve encore des gens qui pensent que mettre en scène un super-héros de couleur ou une super-héroïne est un "acte militant", et qu'il faut en finir avec le "tokenism", cette tendance à chercher à donner une représentation à tous les groupes dans les œuvres de fiction, "politiquement correct" inacceptable bien évidemment. En un sens, ils ont raison : c'est un acte militant. Mais le choix de ne mettre en scène des super-héros masculins blancs est tout autant un choix militant - et pas moins "politiquement correct", d'un autre point de vue politique. Toute représentation est politique. Je ne sais pas exactement où il faut que vous vous situiez dans ce débat comme dans beaucoup d'autres. Mais je peux au moins vous dire ceci : reconnaissez que vous prenez une position politique. Et assumez-la.

5 commentaires:

Sceptique a dit…

Je pense que vous prenez le problème à l'envers.

Le fait est que ceux qui sont des entrepreneurs moraux au sens de Becker sont généralement des chercheurs en sciences sociales bénéficiant d'un statut public. Ils sont donc payés par des contributions publiques financés par des citoyens qui n'ont que très peu de regard sur les travaux de ces chercheurs ou même les compétences pour évaluer la pertinence des dites recherches.

A partir du moment où des chercheurs en sciences sociales décident de se muer en entrepreneurs moraux, comme les citoyens contribuables peuvent être certains que leur travaux ne servent une activité militante plutôt qu'un souci de vérité ? Et si on ne trouve pas de garantie suffisantes , quelle légitimité à continuer de financer par l'impôt ces chercheurs ?

La seule solution est un devoir de réserve nécessaire de ces chercheurs comme dans d'autres corps de la fonction publique. Donc oui pour moi il est vital que ces professionnels aient une posture de neutralité scientifique.


Scons Dut a dit…

Exactement !

Il me semble que la neutralité relève du domaine de l'équilibre,
c'est-à-dire de la justice. Cet aspect prend son importance, je crois,
lorsqu'il s'agit de juger quelque chose, de prendre une décision sur
une chose à faire ou à ne pas faire.

L'objectivité renverrait plutôt à la nature d'un discours, à la
méthode employée. Un discours est objectif lorsque n'importe qui peut
en comprendre les termes, suivre l'enchaînement des arguments, tomber
d'accord sur des faits, etc. Cet aspect est généralement mis en avant
lorsqu'il s'agit de décrire un objet, objet lui-même à la convergence
des regards de tous. Il est de l'ordre de la "preuve".

Lorsqu'il s'agit de juger une chose, ou de décider de faire quelque
chose, il est souvent nécessaire, si l'on veut être juste, de
correctement décrire la situation, de donner une mesure ajustée à
chacune des parties en présence. Il y a là, je crois, un noeud entre,
d'une part, décrire "objectivement" une situation, et donner une juste
mesure aux choses. C'est peut-être ce qui explique la fréquente
superposition des adjectifs "neutre" et "objectif".

Le reproche "tu n'es pas neutre" (en tant que cette phrase est un
reproche) se traduit souvent par "ton avis est biaisé", et presque
par "ton avis est injuste". L'accusateur doit cependant en donner une
preuve, de préférence objective.

Ce que je trouve le plus marquant dans ton article, c'est le fait
qu'il est, en vérité, très difficile de devenir neutre. Il est
impossible de l'être, certes, comme il impossible de dessiner un
triangle parfait, mais on peut s'en approcher lorsqu'on est capable de
mesurer les marges d'erreur; de prendre en considération l'inévitable
biais de notre point de vue.

Seuls les fainéants s'arrêtent là ^^ une telle difficulté n'est pas une
excuse. Aussi as-tu raison d'exiger de tes lecteurs d'assumer leur
biais.

Scons Dut

DM a dit…

Le simple fait que Wikipédia publie des informations sur la "sous-culture" suffit à provoquer des boutons chez certains (qui aimeraient, par exemple, qu'il y ait deux site, un site pour les sujets respectables, et un autre pour le reste). C'est un bon exemple de comment choquer simplement en donnant la parole à ceux dont on estime qu'ils ne devraient pas l'avoir à égalité avec les personnes "légitimes".

félix a dit…

Article très juste.
Sans oublier le point de vue de la "commande" (ses problématiques légitimes, son périmètre de questionnement), intériorisé par le chercheur : qui finance les études? qui les pilote? qui les lira?

Hélas, l'illusion de la neutralité est souvent une croyance indispensable à tous ceux qui cherchent "des preuves", et qui s'appuient sur "des preuves" pour soutenir leur propos...

D'ailleurs, cela mérite réflexion : quel est le statut d'une "preuve" construite à partir d'une position politique?

et pour ouvrir le débat : quand nous disons que toute représentation est située, n'est ce pas aussi universaliser / généraliser une représentation située?

Mais encore : assumer nos points de vue, et après? comment travailler à une alliance réelle avec des points de vue dominés?

Quant au "prendre parti", Howard Zinn le disait si bien :
"you can't be neutral in a moving train"


(Clin d'oeil d'un évaluateur de politiques publiques auto critique)

Machin a dit…

Pour répondre aux deux remarques plus haut sur "la militance plutôt que la vérité", l'article de Becker est déjà une réponse en soi : on ne peut pas ne pas être biaisé en matière de description d'une situation. Becker prend l'exemple de l'organisation d'une entreprise : peut être que les employés trouvent que leur employeur leur en demande trop alors que l'employeur, lui, a des pressions d'autre part pour produire davantage. On peut prendre le parti des employés, puis de l'employeur. Mais alors on sera injuste avec les acteurs sociaux qui font peser sur lui la pression de produire davantage. Alors prenons l'avis de ces acteurs pour être plus neutre ? Oui, d'accord, mais alors on verra qu'ils sont eux-mêmes pris dans des logiques contraignantes.
La morale de l'article de Becker, c'est que, vu précisément qu'il n'y a pas de grand chef qui tire les ficelles du monde et crée tous les problèmes de l'univers, on ne peut jamais être exhaustif. Pour toute situation sociale, même la plus banale, chercher l'exhaustivité impliquerait de faire une analyse globale de l'ensemble de la société, ce qui est impossible. Dès lors, il convient d'arrêter l'extension du domaine des explication.

Becker va plus loin : il dit que ce n'est pas parce qu'on ne dit pas qu'un article est biaisé qu'il ne l'est pas, on ne le dit pas parce qu'il va dans le "bon sens", c'est-à-dire celui imposé par les acteurs qui ont la capacité de dire le vrai, donc dans le sens du pouvoir. Il ne provoque pas de remous parce que ceux qui sont en mesure de critiquer un article violemment et en public ne sont pas dérangés par celui-ci.

Alors oui, les chercheurs sont des "entrepreneurs moraux". C'est leur boulot en fait : dire pourquoi ce qui est n'est pas évident, pour expliquer comment ça marche. Quant à demander un "devoir de réserve" pour des gens dont le travail repose sur la controverse, c'est insensé. Vous imaginez laisser un virologue faire son travail en lui posant comme mission de ne pas remettre en question ce qu'on sait déjà des virus ?

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