Le "salaire parental" : mauvaise question, mauvaise réponse

Il est rare que les médias prennent vraiment la peine de regarder le programme du Front National - qui sait ? cela pourrait les conduire à donner une information plus intéressante que la répétition en boucle des "succès" de ce parti. Il faut donc qu'un eurodéputé oublie de prendre des pincettes au moment de proposer le renvoi des femmes aux fourneaux pour qu'un grand quotidien finisse, non sans ronds de jambes, d'y jeter un oeil. Et chacun de (re)découvrir une proposition pourtant ancienne : la création d'un "salaire parental". C'était déjà dans le programme de l'extrême droite à l'époque où, tout lycéen et tout boutonneux, je criais avec d'autres "La jeunesse emmerde le Front National". Les temps changent. Pas moi. A part pour les boutons.

Le FN tire une partie de sa force du fait que ses propositions semblent, a priori, de bon sens et que l'effort d'en faire une critique sérieuse n'est que trop rarement consenti. Or cette proposition d'un "salaire parental" est idéale pour défaire certaines images que l'extrême droite veut se donner, à condition d'y opposer quelques connaissances sociologiques.

Prenons d'abord le temps de regarder cette proposition sous l'angle du "bon sens" dont elle veut se prévaloir : le travail domestique et particulièrement le soin apporté aux enfants est un vrai travail - on dirait même en sociologie un travail de care. Il demande des efforts. Il produit même de la valeur ajoutée, que l'on essaye même parfois de mesurer. Pourquoi ne pas accorder donc un salaire à ceux et celles qui acceptent de faire ce travail ? Surtout s'il s'agit de personnes qui n'obtiendraient pas, par ailleurs, de meilleures rémunérations sur le marché du travail. N'y aurait-il pas des gens qui seraient plus heureux de se consacrer entièrement à ce travail et qui ne le font pas par manque d'argent ?

Premier problème : ces personnes seraient sans aucun doute en majorité des femmes. Ici, l'absence de précautions oratoires d'un député européen aux références d'une rigueur quelque peu douteuse ("je voudrais rappeler que les femmes viennent de Vénus et que les hommes viennent de Mars" : la psychologie de supermarché comme guide politique, c'est aussi ça, le FN) rend les choses on ne peut plus claires. S'il parle "d'égalité à la liberté", c'est la "liberté des femmes de ne pas travailler", celles des hommes étant, visiblement, de moindre importance - et on pourrait parler de la liberté de ne pas travailler pour ceux qui n'ont pas d'enfants d'ailleurs. On le comprends sans mal : dans une situation où la majorité du travail domestique revient encore et toujours aux femmes, où les femmes obtiennent des salaires plus faibles, sont plus souvent à temps partiel contraint, ont des carrières plus compliquées que celles des hommes, une telle disposition conduirait à un accroissement de la sortie du marché du travail de ces dernières, même si elle s'adressait formellement à tous. Il y a déjà peu d'hommes qui prennent un congé parental...

Mais poursuivons un peu le raisonnement. Il existe incontestablement des femmes (et des hommes, mais comme on vient de le voir, cela intéresse peu le FN) qui occupent des emplois difficiles, pénibles, usants, peu ou pas épanouissant. Ces femmes ne serait-elles pas mieux avec un salaire à la maison pour s'occuper des enfants ? C'est l'argument que mobilise l'eurodéputé en question :

Vous en connaissez tous. Toutes ces femmes qui vont travailler à temps partiel pour 8-900 euros par mois (…) Croyez-vous qu'elles le fassent pour s'épanouir? Pour entrer dans la vie active? Pour être l'égal de l'homme? Non elles le font parce qu'il manque entre 900 et 1100 euros pour subvenir au besoin du foyer. Et c'est ça qui est inacceptable.

Considérons le cas des caissières de la grande distribution, tel qu'il a été étudié par Philippe Alonzo et ses étudiants. Elles décrivent effectivement leur travail comme extrêmement difficile, une véritable "corvée", coincé entre les exigences de l'employeur, le rythme effrénée de la machine et le mépris, quand ce n'est pas le harcèlement sexuel, des clients. Certains témoignages sont particulièrement durs :

Le monsieur a dit à sa petit fille, mais tout fort pour que j'entende : "si tu ne travailles pas bien à l'école, tu finiras comme elle". Là, j'ai craqué, je suis partie en pleurant, on m'a remplacé.

C'est horrible. C'est abominable comme travail, d'exécuter cette tâche répétitive de la caisse. je crois qu'il n'y a pas assez de mots pour qualifier ça. Les clients et les patrons ne m'écoutent pas. Ils ne me connaissen tpas et j'en souffre beaucoup. C'est horrible de parler dans le vide, d'être vue sous un aspect superficiel. ils n'ont pas encore compris qu'il y a le rôle et qu'il y a la personne. Et ils n'ont pas envie de s'intéresser à la personne. Moi, j'aimerais que ce soit un tout. A quoi on sert en fin de compte ! A prendre les sous aux gens !

Pourtant, l'enquête révèle que ces mêmes caissières - si on met de côté celles qui financent ainsi leurs études - font tout pour se maintenir dans l'emploi. "Si ces femmes désirent, pour un temps limité, relâcher la pression du travail, elles ne souhaitent en aucun cas renoncer à l'exercice de leur emploi de caissière". Elles mettent en œuvre diverses stratégies - souvent contraintes, toujours difficiles -- comme accepter de se taire, de travailler plus sans gratification dans l'espoir de pouvoir se stabiliser dans l'emploi, d'avoir des horaires moins fluctuants, etc.

Pourquoi cela ? Parce que "si la vie au travail n'est pas synonyme d'émancipation ni d'épanouissement, du moins n'est-elle pas nécessairement ailleurs qu'au travail". Il faut pour le comprendre avoir en tête une distinction classique en sociologie entre le travail en tant que contenu - les activités concrètes auxquelles on se livre - et l'emploi en tant que contenant - les conditions et surtout le statut social auquel on accède. Leur emploi est pour elle un support essentiel de sociabilité - "je suis contente de retrouver les copines parce qu'on rigole bien [...] Le samedi soir on va au restaurant puis après en boîte. Ou alors elles viennent ici, on mange ensemble et ça passe la soirée. Et nous on va chez eux" - qui se muent parfois en véritable système d'entraide et de solidarité. L'emploi permet aussi de se constituer une certaine identité et devient une arme dans des relations de couples toujours marquées par les inégalités : "ces relations, entre caissières devenues amies, permettent de faire fonctionner d'autres stratégies non moins importantes dans la sphère familiale. En provoquant un rééquilibrage des rôles au sein du couple, elles représentant un facteur d'émancipation par rapport au conjoint et aux enfants, une ouverture sur la vie sociale par rapport à l'univers clos de la famille". Pouvoir travailler n'est pas pour ces femmes un simple moyen de gagner de l'argent, c'est aussi un moyen de ne pas se laisser enfermer dans la sphère familiale, à la merci du conjoint.

Evidemment, il ne s'agit pas de dire que tout est rose pour ces femmes, et qu'il n'y a rien à faire pour elles. Mais leurs problèmes ne sont pas des problèmes avec l'emploi - au contraire : en la matière, leur problème est de ne pas en avoir un assez stable ! - mais bien des problèmes de travail, c'est-à-dire qu'ils résident dans la dureté de la tâche, le manque de considération, la flexibilité imposée, l'aliénation, la perte de sens dans la tâche, etc.

Ainsi, il convient de se départir d'un autre vieux préjugés qui a la vie dure : les femmes ne travaillent pas uniquement pour gagner leur vie. A choisir entre un salaire maternel et de meilleurs conditions de travail, la majorité des caissières interrogées pour cette enquête, choisissent la deuxième solution.

Ces problèmes de travail, c'est précisément ce à quoi le FN ne répond pas. Pire : c'est ce dont il ne parle pas. A ces femmes (et, pourrait-on ajouter, à bien des hommes qui font face à des conditions de travail difficiles voire intenables), ce parti n'a d'autres réponses que de les inviter à quitter l'emploi... et donc à abandonner sociabilité, soutien et identité pour disparaître dans la servitude familiale.

Le FN n'est pas du côté des femmes - quelle surprise... Mais ce que l'on peut voir ici, c'est que, contrairement à ce qu'il veut croire, il n'est pas non plus du côté des travailleurs. Il n'a rien à dire sur l'amélioration des conditions de travail, il n'a rien à promettre aux travailleurs, aux précaires et aux classes populaires comme amélioration de leur sort si ce n'est de leur dire "arrêtez de travailler !". Et de promettre aux PME plus de flexibilité, afin d'importer les problèmes d'emplois des caissières de la grande distribution à l'ensemble des salariés... Contrairement au lieu commun politique que l'on a laissé s'imposer, le FN ne pose pas les bonnes questions : il ne pose pas la question des conditions de travail, ni même celle de la protection de l'emploi. Il pose celle de la "liberté à ne pas travailler", qui n'est manifestement pas la "bonne question". Et il y amène de surcroit une mauvaise réponse.

On pourrait mener des raisonnements similaires sur bien d'autres mesures proposées par le parti d'extrême droite. Je voudrais souligner pour l'instant comment l'analyse sociologique, tant dans sa dimension empirique - l'enquête - que dans sa dimension théorique - la distinction travail/emploi -, permet d'approfondir la critique d'une mesure qui se donne l'apparence du bon sens et de la liberté pour mieux cacher un silence assourdissant. Dans la lutte contre le FN, la sociologie est une arme qui peut s'avérer utile. Elle n'est, bien sûr, pas la seule. Et Dominique Méda a raison de souligner que si le FN parvient à se faire passer pour le défenseur des travailleurs - ce qu'il n'est pas absolument pas, comme on vient de le voir - c'est parce que les autres acteurs politiques ont également déserté cette question. Là aussi, les analyses sociologiques sur la place du travail dans l'expérience contemporaine ne seraient pas inutiles. Reste à savoir qui aura le courage de s'en saisir.

5 commentaires:

sarah pohlitz a dit…

Très bon article, pas trop jargonnant, accessible et surtout nécessaire. Je partage tout de suite, merci!

Logopathe a dit…

La page du programme du FN qui parle du sujet contient d'autres aspects beaucoup plus contestables, notamment dans les justifications (qu'on peut découvrir si on a rien de mieux à faire: http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/avenir-de-la-nation/famille/).

Sur le revenu parental, il est écrit: "Création d’un revenu parental, dès que les finances le permettront, destiné à offrir, pendant la période souhaitée, aux mères ou aux pères de famille la possibilité de choisir librement entre l’exercice d’une activité professionnelle et l’éducation de leurs enfants : versement d’un revenu équivalent à 80% du SMIC pendant 3 ans à partir du 2ème enfant, renouvellement d’une durée de 4 ans pour le 3e enfant."

La mesure s'adresse donc bien aux hommes comme aux femmes, et se rapproche un peu (je dis bien un peu) dans sa philosophie économique d'une garantie partielle de salaire universel (excluant les non-parents et les parents d'un seul enfant). Il y a une conditionnalité, donc ce n'est pas la même chose; mais ça joue sur les mêmes ressorts de marketing politique, en partie. Parmi les mesures du programme FN, au-delà des rodomontade de l'élu concerné, ce n'est sans doute pas celle que j'aurais ciblée en premier.

Par ailleurs, l'étude sur les caissières sur laquelle vous vous fondez pour votre argumentaire repose essentiellement sur 23 entretiens qualitatifs réalisés il y a plus de 20 ans. En l'espèce, ça ressemble davantage, pour moi, à du très bon journalisme qu'à de la bonne sociologie. Et du journalisme daté, sur un métier qui 1) ne représente pas l'intégralité des métiers "féminisés", loin de là, et 2) a quand même pas mal évolué depuis 1993. Ca ne me paraît pas suffisant pour fonder une analyse de ce que souhaitent les femmes (ou les hommes) en la matière.

"Ces problèmes de travail, c'est précisément ce à quoi le FN ne répond pas."

Quelques lignes plus bas, dans le programme du FN, on lit:
"Lutte contre la vulnérabilité et l’accroissement de la pauvreté des familles monoparentales françaises en les accompagnant dans leur recherche de logement et en mobilisant les grandes entreprises sur leurs conditions de travail (flexibilité des horaires)."

C'est très vague, certes. Mais je crains qu'on ne lutte pas contre un parti populiste en lui faisant des procès d'intention qu'on est voués à perdre.

Si je voulais me faire l'avocat du diable, je dirais qu'un revenu parental, bénéficierait certes à une majorité de femmes; mais que la minorité d'hommes qui le recevrait consacrerait et renforcerait, symboliquement, le statut et la visibilité de l'homme au foyer; ce qui, à terme, l'inscrirait davantage dans les représentations collectives. En tout cas c'est une hypothèse.

Cordialement

Denis Colombi a dit…


Faire la critique de cette mesure est précisément intéressant parce qu'elle fait partie de celles qui peuvent apparaître comme "de bon sens" voire séduisante à certains, y compris hors des frontières de l'extrême droite. Visiblement, elle ne vous déplait pas complètement. Prenez au sérieux mes remarques, cela vous fera peut-être comprendre que même dans cette mesure appararemment "pas la pire", le FN reste le FN, un parti d'extrême droite, réactionnaire et contre les travailleurs.

Le rapprochement de la mesure avec une garantie de salaire universelle est complètement abusive : c'est une prestation extrêmement limitée, à la fois dans ces conditions et dans le temps.

L'enquête que je cite ne s'appuie pas que sur des entretiens qualitatifs, mais aussi sur un matériau d'observation. Elle n'a à peu près rien à voir avec du journalisme, même du très bon. Elle a une ambition théorique marquée, elle procède par reconstruction des paramètres pertinents, qui autorise la généralisation et l'exportation des concepts à d'autres situations. C'est ce que je fais ici en mettant l'accent sur la différence travail/emploi. Partant de là, l'apport essentiel est qu'un emploi peut être émancipateur même lorsque le travail est aliénant. C'est cela qui permet de rejeter la proposition du FN, et non un "sondage".

Quant au passage que vous citez du programme du FN, il ne saurait s'identifier à une promesse de lutte contre la flexibilité et la précarité et pour l'amélioration des conditions de travail. Au contraire, on peut y lire une promesse d'une plus grande flexibilité ("pour faciliter la vie des familles monoparentales" ou quelque chose dans le genre). Non, le FN ne parle pas des conditions de travail, ne se fait pas le défenseur des travailleurs : définitivement du côté du capital, pour peu qu'il soit petit ou moyen et surtout national, il est un ennemi du travail.

Enfin, votre dernière remarque reçoit une réponse dans le texte : regardez ce qu'a fait le congé parental, pourtant ouvert aux hommes comme aux femmes. Si la mesure n'est pas plus contraignante, ça ne fera que renforcer les inégalités.

Logopathe a dit…

"L'enquête que je cite ne s'appuie pas que sur des entretiens qualitatifs, mais aussi sur un matériau d'observation. " Oui, deux fois un mois d'observation de terrain dans deux supermarchés, toujours en 1993. Plus une expo photo en 1997. Je ne l'ai pas mentionné par charité... Certes, "journalisme" est un peu excessif, mais il y a à mon goût trop d'études qualitatives extrêmement partielles comme celle-ci auxquelles on fait dire trop de choses qu'elles ne sauraient établir. Si c'est pour dire que parfois, des femmes préfèrent bosser même dans un boulot pourri qu'être toute la journée à la maison, je n'avais pas besoin de l'étude pour m'en douter. Ce qui serait intéressant pour juger de l'opportunité de la mesure FN, ce serait de quantifier le phénomène. Une mini étude quali sectorielle vieille de 20 ans ne fait pas job, à mon sens.

Sur le FN: je ne pense pas qu'on puisse essentialiser un parti (même celui-là) de cette façon. Comme tous les partis, il tient un discours partiellement incohérent pour ratisser large. Je ne sais pas ce que signifie, dans ce contexte, un parti "contre les travailleurs". ("Réactionnaire", en revanche, ça me paraît un bon dénominateur commun. "D'extrême droite", ça ne veut à peu près rien dire à part "méchant"). La façon dont il se comporterait au pouvoir (en coalition, le plus vraisemblablement) dépendrait sans doute de l'évolution de sa base électorale. Mais bon c'est un autre débat.

Sur le congé parental: oui, pas faux. Mais je me disais que l'élément "revenu" pouvait jouer un rôle, en actant le fait qu'il s'agit d'un travail, et donc en déculpabilisant socialement le bénéficiaire. Vous noterez que dans "congé parental", il y a "congé"...

Denis Colombi a dit…

Je vous laisse entièrement le mépris avec lequel vous utilisez le terme "journalisme", et que je ne partage absolument pas. Vous dites que vous n'avez pas besoin d'étude pour savoir que certaines femmes préfèrent travailler même lorsque c'est difficile plutôt que de rester à la maison. Fort bien. Mais vous savez quoi ? Il y a beaucoup de gens qui disent que c'est le cas, et qui l'affirment comme une évidence. Et encore faut-il savoir précisément pourquoi, ce que, que vous l'avouiez ou non, vous ne pouviez pas vous douter avant l'enquête. C'est ça que montre l'enquête qualitative : elle replace cette préférence des femmes dans un contexte particulier, celui d'une position dominée suivant plusieurs axes, contexte accessible seulement par le qualitatif. Une enquête quantitative n'aurait pas pu le faire. Elle est ici beaucoup plus précieuse qu'un sondage.

Sur le FN, son programme est très clair, ses positions encore plus. Sa préférence pour la défense du petit capital contre les travailleurs est on ne peut plus clair.

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